Passoires énergétiques : des bâtiments publics à la traîne

L’état des mairies, établissements scolaires ou gymnases inquiète les collectivités, qui dénoncent la passivité de l’État.

Pierre Jequier-Zalc  et  Hugo Boursier  • 14 décembre 2022 libéré
Passoires énergétiques : des bâtiments publics à la traîne
Une école de Cassagne, en Haute-Garonne, le 10 janvier 2021.
© Lilian Cazabet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP.

Fermer les gymnases ? Diminuer de 1 °C la température de l’eau de la piscine municipale ? Face à la forte augmentation des prix de l’énergie, les maires des 35 000 communes de France doivent faire des choix difficiles. « Soit vous arrêtez vos investissements, ce qui a des conséquences sur l’emploi. Soit vous augmentez l’imposition. Soit vous réduisez drastiquement vos coûts de fonctionnement », détaille Laurent Degallaix, le maire de Valenciennes et référent des Hauts-de-France pour Horizons, le mouvement d’Édouard Philippe.

Lui a opté pour la troisième solution. Devant les vives critiques reçues après sa proposition de fermer la quasi-totalité des équipements sportifs de sa ville, il a finalement décidé de les laisser ouverts, sans les chauffer. « Ça permet de récupérer 15 000 euros à droite, à gauche », avance-t-il, alors que la facture des fluides pour 2023 augmentera de 5 millions d’euros pour sa ville, selon ses calculs, pour atteindre le double de celle de 2022.

Assurer la continuité des services publics, tout en bouclant un budget à l’équilibre malgré le prix de l’énergie : l’équation peine à être résolue par les collectivités. « On observe que les départements qui investissaient de l’argent pour la vie des collèges ne le font plus cette année. Cette part du budget va dans le paiement des factures énergétiques », regrette Daniel Le Cam, du Snes-FSU. Dans les Hauts-de-France, par exemple, le budget prévu pour les lycées explose de 100 millions d’euros, pour un montant global multiplié par quatre par rapport à 2021.

Des équipements vétustes très consommateurs

La région peut assurer 64 millions de cette hausse, en coupant ici et là dans le budget des activités administratives. Le reste, c’est au lycée de trouver comment l’économiser. « C’est la première fois en vingt-deux ans de carrière que j’ai dû diminuer le budget des activités pédagogiques au profit des dépenses énergétiques », confie un proviseur.

C’est la première fois que j’ai dû diminuer le budget des activités pédagogiques au profit des dépenses énergétiques.

L’équation se complique davantage lorsque certains bâtiments sont mal isolés. « On a encore des écoles vétustes car construites dans les années 1960 », concède Laurent Degallaix. Abordée souvent par le prisme des logements, la problématique des passoires énergétiques frappe les bâtiments publics avec la même brutalité.

« Le parc immobilier public, qu’il s’agisse des bâtiments gérés par l’État ou par les collectivités locales, représente 37 % du parc tertiaire et se caractériserait par une grande vétusté et une forte consommation énergétique », note un rapport de France Stratégie paru en 2021.

Pourtant, au sommet de l’État, les administrations peinent à avoir une image nette du bilan énergétique de leurs 370 millions de mètres carrés de bâtiments publics. « Nous ne disposons malheureusement pas d’éléments à ce sujet », répond le ministère de la Transition écologique, qui précise : « Ce n’est pas qu’on ne veut pas vous les communiquer. Simplement, nous ne les avons pas. » Même réponse des différents services statistiques de l’État : « Nous ne possédons pas de telles données. »

Pourtant, le plan Services publics écoresponsables prévoyait pour 2020 la « création d’un outil de suivi de consommation des fluides (eau et énergie) » qui permettrait « d’obtenir une cartographie énergétique fiable de l’immobilier de l’État » publiée en open data. Plus de deux ans plus tard, celle-ci reste un mirage.

Sans état des lieux, comment mener une politique d’ampleur ?

Si la direction de l’immobilier de l’État (DIE) possède des données sur les bâtiments publics, ceux ­appartenant aux collectivités territoriales sont exclus de son champ. « Les collectivités sont autonomes sur la connaissance et la gestion de leurs bâtiments. Mais on voit que, par manque d’ingénierie ou de liens entre les services, il y a un vrai défaut de connaissance sur l’état de leur bâti », explique Benjamin Choulet, du Cerema, l’établissement public qui accompagne les collectivités territoriales dans les politiques publiques d’aménagement.

Depuis 2019, le « décret tertiaire » est entré en vigueur. Il prévoit une réduction de la consommation énergétique de 40 % des bâtiments publics d’ici à 2030. « Comment voulez-vous que cet objectif soit atteint si on est à peine capable d’avoir un état des lieux clair de la performance énergétique de nos bâtiments ? », raille une source à l’Ademe.

Il faudrait mettre 5 milliards d’euros par an sur la table pour rénover nos bâtiments. Mais il n’y a aucun pilotage national.

Face à la crise énergétique, l’État semble émerger, de force. Dans le plan France Relance, une enveloppe de 1,3 milliard d’euros a été attribuée aux collectivités territoriales pour rénover leurs bâtiments. Cet automne, un fond vert de 900 millions d’euros leur a aussi été distribué pour les accompagner dans leur transition écologique.

Enfin, le « filet de sécurité », qui permet à l’État d’aider les communes dans leurs dépenses, a également été simplifié. Mais pour Jacques Baudrier, l’adjoint communiste en charge des bâtiments à la ville de Paris, ces mesures sont des rustines dans une piscine trouée de toutes parts. « Il faudrait mettre 5 milliards d’euros par an sur la table pour rénover nos bâtiments. Mais il n’y a aucun pilotage national, personne ne s’occupe sérieusement de ce sujet. »

Sans stratégie de long terme, le mur de l’hiver

Sur le terrain, les maires grincent des dents. « Le plan d’aide est arrivé très tard », pointe Christian Métairie, maire EELV d’Arcueil et responsable des questions écologiques à l’Association des maires de France. « Le filet de sécurité annoncé par Élisabeth Borne reste flou. Le gouvernement ne nous fait pas confiance, et les maires ont toujours l’impression de devoir en faire plus », dénonce-t-il.

« On se sent un peu seuls, souffle Laurent Degallaix. Pour les pouvoirs publics, il y a toujours du gras à couper dans les municipalités. Aujourd’hui, on n’est pas loin d’être à l’os ». « Rénover coûte souvent très cher pour les collectivités, poursuit Benjamin Choulet, il faut les accompagner en décorrélant la rénovation énergétique des mandats politiques, qui, aujourd’hui, obstruent toute stratégie de long terme. »

Pour les pouvoirs publics, il y a toujours du gras à couper dans les municipalités.

Cette priorisation de la rénovation des bâtiments n’a pas été effectuée, ou elle l’a été trop tard. En plein cœur de l’hiver, chacun se demande comment les factures d’énergie seront payées. Le bâtiment administratif régional des Hauts-de-France sera par exemple réduit à deux étages chauffés (au lieu de six) le lundi et le vendredi. Les agents qui peuvent télétravailler sont invités à rester chez eux. Les équipements sportifs de Charleville-Mézières seront fermés pendant les vacances de Noël et d’hiver ainsi qu’une semaine en janvier.

« On apprend à vivre autrement ! », ­philosophe Laurent Degallaix. Bons élèves, certains maires persistent à suivre les recommandations d’Élisabeth Borne : à Périers, en Normandie, le maire, Gabriel Daube, a offert une polaire aux 350 enfants scolarisés. Pas de quoi réchauffer le cœur des services publics.

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Société
Publié dans le dossier
Qui pourra se chauffer en 2023 ?
Temps de lecture : 6 minutes
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