Face à la surdité du pouvoir, se faire entendre sur tous les tons

Contre la réforme des retraites, les manifestations interprofessionnelles ne sont plus le seul moyen d’action. Déplacements perturbés, banderoles déployées, concerts de casseroles… Les pratiques destinées à empêcher l’exécutif de tourner la page se multiplient.

Pierre Jequier-Zalc  • 19 avril 2023 abonné·es
Face à la surdité du pouvoir, se faire entendre sur tous les tons
« Le président de la violence et de l'hypocrisie » : la désormais célèbre banderole de La Haye a fait le tour du monde.
© ROBIN VAN LONKHUIJSEN / ANP via AFP.

L’image a fait le tour du monde. Emmanuel Macron, de dos, regardant une banderole déployée dans une salle de spectacle dans laquelle il doit prononcer un discours. Dessus, la phrase percutante, écrite en anglais, donne le ton : « président de la violence et de l’hypocrisie ». Ce mardi 11 avril, le président de la République est en tournée internationale pour tenter de bouleverser un agenda national qui, depuis trois mois, est sans cesse ramené aux débats sur la réforme des retraites.

Mais, même dans cette belle salle de La Haye, aux Pays-Bas, où il doit tenir un discours sur l’avenir de l’Europe, le chef de l’État est rattrapé par la colère qui gronde dans l’Hexagone. Ce que l’image ne montre pas, c’est la suite de la séquence. Pendant les longues secondes précédant l’évacuation des manifestants, on y voit un Emmanuel Macron bien embêté d’être interpellé dans une séquence où il pensait avoir le contrôle.

Le lendemain, bis repetita lorsque le président arrive à l’université d’Amsterdam. Au moment où il sort de sa voiture, un militant se met à entonner le célèbre chant « On est là » avant de se faire plaquer au sol par la sécurité présidentielle.

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Cet exemple hollandais n’est pas isolé. Preuve que les images des mobilisations et des violences policières ont interpellé non seulement en France, mais aussi au-delà. Depuis quelques jours, de nombreux déplacements des membres du gouvernement ou du locataire de l’Élysée sont perturbés par des manifestants. Des actions réalisées par des poignées d’individus qui, au fil de leur répétition, produisent un effet de masse.

Comme le 14 avril dernier. Élisabeth Borne, la Première ministre, se déplace dans un supermarché en Eure-et-Loir. L’objectif de la visite est de parler de pouvoir d’achat alors que l’inflation frappant les produits alimentaires étrangle de nombreux ménages. Le lieu de ce déplacement a été tenu secret le plus longtemps possible pour éviter, justement, toute perturbation.

Mais rien n’y fait. Entre le rayon des couches pour bébé et celui des surgelés, quelques personnes se mettent à entonner « 49.3, on n’en veut pas ». Sur les vidéos captées par les nombreux médias présents sur place, la Première ministre ne leur accorde même pas un regard.

Gouvernement bunkerisé

Le même jour, Emmanuel Macron, de retour en France, visite le chantier de réhabilitation de Notre-Dame de Paris. Pour l’occasion, l’île de la Cité est évacuée par les forces de l’ordre. L’objectif est simple : éviter toute forme de mobilisation qui pourrait entraver ce déplacement présidentiel. Une nouvelle fois, rien n’y fait.

Au moment de sa venue dans le centre de la capitale, plusieurs camions tournent dans les alentours. Sur leur flanc, des pancartes de la CGT sur lesquelles sont inscrits les slogans « Macron démission » ou « ta réforme on n’en veut pas ! » comme en attestent des vidéos captées par le journaliste de Brut Rémy Buisine.

En parallèle, des syndicalistes de la CGT mènent une action sur un bateau-mouche passant en contrebas de la cathédrale parisienne. Une grande banderole est déployée sur le toit de l’embarcation, plus habituée aux touristes qu’aux manifestants. « Ni 67, ni 64, la retraite c’est 60 ans ! » y lit-on derrière les fumées de fumigènes craqués pour l’occasion.

La liste de ce type d’actions pourrait encore s’allonger. Depuis quelques semaines, leur répétition et leur systématisation témoignent de l’émergence d’une stratégie nouvelle dans ce mouvement de contestation historique. L’idée est assez simple : « S’ils ne veulent pas nous voir, nous irons les voir », explique Léa*, militante à l’union départementale de la CGT Paris. Comme si les militants prenaient au mot Emmanuel Macron lui-même lorsqu’il déclarait, bravache, pendant l’affaire Benalla : «Le responsable, vous l’avez devant vous. Qu’ils viennent me chercher !»

Une stratégie revendiquée par la nouvelle secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet. «Le président de la République, les ministres […] sont bunkerisés […] et ne peuvent plus sortir sur le terrain. Il faut se rendre à l’évidence : ils ne pourront plus diriger le pays s’ils ne retirent pas cette réforme des retraites», assurait-elle à l’occasion de la dernière journée de mobilisation. Elle promet que ces actions ne vont pas s’arrêter de sitôt. Et ajoute : « On a beaucoup d’imagination, des mobilisations, il y en aura d’autres. »

On a beaucoup d’imagination, des mobilisations, il y en aura d’autres.

« Ce genre de manifestations n’est pas du tout nouveau », explique Nicolas Mariot, sociologue au CNRS, qui a réalisé sa thèse sur les voyages présidentiels et en a tiré un livre, Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1888-2002. « C’est ce qu’on appelle des manifestations dépendantes. C’est-à-dire qu’elles sont causées par la venue du chef de l’État ou d’un membre du gouvernement. Il y en avait déjà au temps de Napoléon III », rappelle-t-il.

Appel à perturber les J.O. de 2024, lors de la manifestation contre la réforme des retraites, à Paris, le 14 avril 2023. (Photo : Lily Chavance.)

Néanmoins, le sociologue observe une forme de nouveauté dans les mobilisations citées précédemment. « Ce qui a changé, c’est qu’auparavant, au moins jusqu’à Jacques Chirac, les présidents avaient une implantation locale forte et un parti avec beaucoup de militants. » Des facteurs qui leur permettaient d’organiser des voyages « à succès » où les médias n’hésitaient pas à montrer et à raconter les « vivats » de la foule et les bises données aux enfants présents sur place. « Le secret du voyage présidentiel, c’est de provoquer des applaudissements, des acclamations, en amenant notamment des bus de militants. »

« À portée d’engueulade »

Sauf qu’Emmanuel Macron n’a ni l’implantation politique locale ni le parti « de masse ». « Donc il n’y a personne, ou presque personne, pour l’accueillir et donner ce sentiment de réussite », poursuit Nicolas Mariot. Or, avec une foule bien moins importante, l’accès au plus près du président devient beaucoup plus simple. « Ces voyages deviennent potentiellement des vitrines extrêmement fortes et précieuses pour des militants. » Le rapport de force s’inverse. Tout comme le récit médiatique qui suit.

Longtemps, Emmanuel Macron s’est d’ailleurs construit une personnalité de président de la République allant au contact des Français, en assumant les discussions parfois vives. Beaucoup ont encore en tête cette visite à Amiens dans l’usine Whirlpool, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2017. Ou les longues diatribes en bras de chemise au milieu d’un parterre de citoyens pendant le Grand Débat. C’est sans doute ces images que certains de ses conseillers gardent à l’esprit lorsqu’ils déclarent au Monde, ce week-end, qu’Emmanuel Macron veut se montrer à « portée d’engueulade » pour sortir de cette crise.

Mais, aujourd’hui, il n’est pas certain que l’hôte de l’Élysée arrive à renouer avec cette stratégie. «Il y a un degré si élevé de détestation à son égard chez une partie de la population que je ne crois pas trop que ça va marcher, pronostique Nicolas Mariot. Cette stratégie me paraît usée, il a déjà fait le coup avec le Grand Débat et il n’en est rien sorti. »

Tous les faits et gestes du président sont scrutés de près pour ne lui laisser aucun répit. Alors qu’il a pris la parole lundi soir lors d’une allocution télévisée, plusieurs milliers de personnes se sont réunies en parallèle pour un « concert de casseroles » devant les mairies. Une manière de lui montrer que le dialogue est rompu.

L’humilier devant le monde entier.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs appels préparent déjà le terrain pour des actions lors de grands événements. Par exemple, la coutume veut que le président de la République se rende sur la pelouse du Stade de France lors de la finale de la Coupe de France de football pour saluer les joueurs. Alors qu’elle se déroulera le 29 avril, des appels à lui tourner le dos ou à « l’humilier devant le monde entier » circulent déjà.

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« Ce mode d’action, qui démontre une vraie rupture à l’égard d’Emmanuel Macron, est très efficace. C’est comme les personnes qui refusent de serrer la main aux présidents lorsque ceux-ci arrivent la main tendue. La symbolique est forte », assure Nicolas Mariot. Ce dimanche, le mot-clé « pas de retrait pas de JO », avec des appels à perturber la préparation les Jeux olympiques 2024, étaient très relayés sur Twitter.

Le message est limpide. En n’écoutant pas les manifestations massives et historiques par leur nombre depuis plus de trois mois, Emmanuel Macron et son gouvernement ont parié sur le pourrissement du mouvement social. Mais les contestataires le refusent, tout comme le tempo que le chef de l’État essaie d’imposer, réduisant la réforme des retraites à une « séquence » qui serait déjà close. Et ce pourrissement est en train de se retourner contre lui

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Société
Publié dans le dossier
Retraites : et maintenant ?
Temps de lecture : 8 minutes

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