Retraites : la loi passe, la lutte continue

Le Conseil constitutionnel a validé la plus grande partie de la loi augmentant l’âge de départ à la retraite à 64 ans, promulguée par Emmanuel Macron dans la foulée. Malgré tout, les syndicats espèrent poursuivre les mobilisations et construire sur les acquis de la séquence.

Pierre Jequier-Zalc  • 19 avril 2023 abonné·es
Retraites : la loi passe, la lutte continue
Manifestation contre la réforme des retraites, le 13 avril 2023, à Paris. Au premier plan, la désormais célèbre « MC danse pour le climat » (@math_caill), dans le cortège d'Alternatiba.
© Lily Chavance

« Je n’en attendais rien mais je suis quand même déçue. » Ces mots d’une militante à la suite de la décision du Conseil constitutionnel de valider les principales mesures de la réforme des retraites sont révélateurs de ce que plus personne ne nourrissait grand espoir à l’égard de la décision des « sages ».

Les jours qui ont précédé le verdict, l’institution s’était barricadée derrière un imposant dispositif de grilles mobiles de la gendarmerie. Les médias en ont fait des tonnes, jusqu’à mettre en scène un compte à rebours sur les chaînes d’info, comme les soirs d’élection présidentielle. Et s’il ne s’agissait pas de scrutin, c’est pourtant bien l’avenir du quinquennat qui s’est joué vendredi soir dernier, rue de Montpensier dans le 1er arrondissement de Paris.

Mais pour les acteurs du mouvement social, peu importe la décision du Conseil constitutionnel. Le contenu de la loi reste inchangé, voire il a été aggravé avec la censure par les sages de deux des dispositions dites « sociales » qui avaient été introduites par la droite sénatoriale – l’index et le CDI seniors. Pour eux, « la Ve République est morte le vendredi 14 avril ». D’autres assurent que rien n’entachera la légitimité de la contestation de son fond politique. La réforme « est toujours injuste, brutale et punitive », rappelle Dominique Corona, secrétaire général adjoint de l’Unsa.

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Cela n’a pas empêché l’exécutif de célébrer sa validation partielle par le Conseil constitutionnel et de la promulguer immédiatement, malgré les appels incessants des différents leaders syndicaux à ne pas le faire. Comme un dernier bras d’honneur du président de la République à la rue, après trois mois de « mépris », pour reprendre le terme de Laurent Berger, leader de la CFDT.

Remobiliser les troupes et « casser la baraque »

En réalité, la longue attente du verdict du Conseil constitutionnel – dont on disait qu’il pourrait permettre une sortie par le haut du conflit – a eu un vrai effet pervers. Celui de susciter chez de nombreux manifestants un sentiment de défaite, comme s’il n’y avait, désormais, plus rien à faire. Vite, cependant, les syndicats ont essayé de remobiliser les troupes.

Conseil constitutionnel réforme retraites 14 avril 2023
Conseil constitutionnel gendarmes réforme retraites 14 avril 2023
Manifestation contre la réforme des retraites, le 13 avril 2023, à Paris. Le lendemain, le Conseil constitutionnel, barricadé, rendait son avis controversé sur la réforme des retraites. (Photos : Lily Chavance.)

« La vie des Français n’est pas suspendue à l’avis de neuf personnes », assène la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, à la suite de la décision. Dans la foulée, l’intersyndicale publie un communiqué dans laquelle elle appelle à une mobilisation « massive et historique » le 1er mai prochain, journée internationale des travailleurs. Il faudra même « Casser la baraque [ce jour-là] », se permet Laurent Berger dans une interview accordée au Parisien.

En choisissant une date assez éloignée, avec une symbolique très forte, les objectifs sont multiples. Permettre, déjà, au mouvement de reprendre son souffle après trois mois d’actions hebdomadaires qui ont fatigué de nombreux militants, grévistes et travailleurs. « Il faut se reposer pour repartir de l’avant », reconnaît Simon Duteil, codélégué général de l’union syndicale Solidaires.

Car le constat est là : les chiffres des dernières manifestations interprofessionnelles sont en baisse. Les journées de grève passées pèsent sur les salaires, faisant dégringoler les taux de grévistes. Pourtant, le rejet de la réforme ne décroît pas, bien au contraire, comme le montrent les nombreuses études d’opinion.

C’est tout le paradoxe de ce moment. En jouant la carte de la surdité absolue, de l’indifférence et du mépris, Emmanuel Macron a décuplé la colère tout en réussissant à promulguer sa réforme et à fatiguer la rue. « On n’a pas gagné par la grève et les manifestations. Mais on n’a pas perdu, on a construit quelque chose de grand qui va se poursuivre », constate Murielle Guilbert, codéléguée générale de l’union syndicale Solidaires.

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Comment faire pour canaliser cette colère dans un mouvement social cohérent et massif ? C’est tout le casse-tête des jours à venir pour l’intersyndicale qui a – presque – tout tenté jusqu’ici, des manifestations massives à la pétition en passant par la « mise à l’arrêt » du pays. Seule la grève générale, qui semble avoir été un tabou dans les discussions de l’intersyndicale, n’a jamais été explicitement mise sur la table.

Manifestation réforme retraites Rodez 23 mars 2023 Macron mange tes morts
Manifestation à Rodez, le 23 mars 2023. (Photo : Skitoo sur Twitter.)

Mais, vu l’état des troupes syndicales après douze semaines de mobilisation, ce mode d’action semble n’avoir aucune chance d’aboutir dans un horizon proche. Et les confédérations en ont bien conscience. Comme elles le rappellent souvent, « la grève générale ne se décrète pas sur un claquement de doigts, elle se construit et s’organise dans la durée».

L’intersyndicale est un bien précieux.

Ce 1er mai permet donc de donner une ligne d’horizon au mouvement social. D’ici là, plusieurs mobilisations locales et sectorielles auront lieu. La grève des éboueurs a repris jeudi dernier et la CGT a déjà annoncé des actions les 20 et 28 avril. Surtout, cette date permet de maintenir l’unité syndicale jusque-là. « L’intersyndicale est un bien précieux et, le 1er mai, on a tous à faire un pas de côté sur ce qui peut nous diviser pour montrer la dignité du monde du travail et en faire une fête collective », confie Laurent Berger.

Malgré tout, alors que l’affluence dans les rues de France a battu des scores historiques et même si le 1er mai s’annonce encore plus massif, on peine à imaginer l’exécutif reculer. La fête des travailleurs aura néanmoins le mérite de remettre la question de la réforme des retraites au cœur de l’actualité, deux jours avant la prochaine décision du Conseil constitutionnel sur une nouvelle demande de référendum d’initiative partagée (RIP) – la première ayant été rejetée.

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Pour les syndicats, l’obtention de cette procédure constituerait sans doute le scénario idéal. Il leur permettrait en effet de poursuivre la mobilisation, toujours unis, avec un objectif réel : atteindre les 4,8 millions de signatures exigées pour, peut-être, obtenir un vote sur la réforme.

« Dans ce conflit dans lequel l’Élysée s’est enfermé et contre lequel il affronte la population, il faut repasser par un processus démocratique pour sortir de l’impasse. Il faut voter », souligne Sophie Binet. « Les signatures, on ira les chercher, une par une s’il le faut, on fera tout pour les avoir », confie Dominique Corona, qui promet aussi de lutter d’arrache-pied au Conseil d’État contre les décrets d’application de la réforme.

Manifestation contre la réforme des retraites à Paris, le 28 mars 2023.
Manifestation contre la réforme des retraites à Paris, le 28 mars 2023. (Photo : Lily Chavance.)

Mais outre cette éventualité qui est loin d’être certaine, les syndicats entendent bien construire l’avenir sur les acquis du mouvement. « Depuis trois mois, des salariés ont redressé la tête en montrant qu’ils ne laisseront plus un seul homme passer des réformes injustes. Donc cette mobilisation a et continuera d’avoir un impact, c’est certain », note la leader de la CGT, en chœur avec celui de la CFDT. « Les travailleurs doivent être fiers de ce qu’ils ont fait. Le monde du travail, le syndicalisme a montré sa force. Le match n’est pas fini. On est et on sera encore plus forts pour défendre les travailleurs et les travailleuses. »

L’exécutif a perdu, et ça, c’est certain. Nous, nous n’avons – pas encore – gagné.

Surtout, Emmanuel Macron est de plus en plus isolé et sa popularité est au plus bas, a contrario de celle des principaux leaders syndicaux. « Ni vainqueur, ni vaincu », tweetait la Première ministre le soir de la décision du Conseil constitutionnel. Ni vainqueur, c’est sûr, ni vaincu, c’est moins certain.

Sans majorité à l’Assemblée comme dans l’opinion, avec une colère grandissante qui l’empêche de sortir sans être ramené à la réforme des retraites, l’exécutif apparaît bien comme le grand perdant de la séquence. Les syndicats comptent donc insister pour en sortir finalement vainqueurs. Dominique Corona conclut : « L’exécutif a perdu, et ça, c’est certain. Nous, nous n’avons – pas encore – gagné. » 

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