Politique illibérale des étrangers

La tendance au repli identitaire de la France plaide en faveur du énième projet de loi sur l’immigration toujours plus répressif. Une « décivilisation » en bonne et due forme, frappée du sceau de la loi.

Nacira Guénif  • 31 mai 2023
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Politique illibérale des étrangers
Manifestation contre la future loi Darmanin, à Paris, le 27 mars 2023.
© Lily Chavance.

L’Assemblée nationale n’est pas la seule à se montrer adepte de la tendance floue pour les conflits d’intérêts. Le gouvernement Macron-Borne n’est pas en reste. On s’y offre le luxe du conflit d’intérêts et du cumul de mandats, ce que Sonia Backès a fait sans faire ciller : secrétaire d’État à la Citoyenneté et présidente de la province Sud de Kanaky/Nouvelle-Calédonie.

Que ne prend-elle exemple sur le nouvellement élu président de la Polynésie française/Te Ao Maohi, Moetai Brotherson, qui, aussitôt connue la victoire des indépendantistes, a laissé son siège de député à sa suppléante, Mereana Reid Arbelot ? Ce serait anecdotique si sa nomination n’était un des nombreux symptômes de l’illibéralisme assumé de la politique des étrangers, suspectés d’être déloyaux et nuisibles.

Chacun des trois actes scandés ici relève du même dessein : attiser la peur en distordant les traits de l’altérité. Backès s’y connaît, elle s’exerce sur les Kanak et supplée Darmanin dans ses grandes manœuvres.

Par une funeste décision des urnes, les Mahorais·es ont renouvelé en 2011 leur volonté de rester sous la souveraineté française, se séparant des autres îles de l’archipel des Comores et créant ainsi les conditions d’une asymétrie bientôt intenable. Est-ce vraiment pour ce climat de chaos, d’aggravation des inégalités et de déni de droits qu’iels ont voté voici douze ans ?

L’État ne pourra pas invoquer une quelconque humanité : tout ce qu’il fait de Mayotte à Montpellier prouve le contraire.

Le monde auquel iels aspiraient alors ressemble-t-il à ces îlots militarisés et barricadés en raison d’un afflux de bateaux transportant des Comorien·nes en quête d’une vie meilleure ? Le déchaînement de force de l’opération « Wuambushu » à Mayotte n’est que l’aboutissement d’un diktat de la France coloniale qui, en divisant hier cet archipel, a généré l’insalubrité et l’insécurité qu’aujourd’hui elle prétend éradiquer en renvoyant les voisin·es chez eux. Acte I : impérialisme arrogant.

Sur le même sujet : « Le climat de tension à Mayotte fait l’affaire de l’État français »

À l’égard des élèves musulman·es, semble-t-il pas comme les autres, s’exercent simultanément la surveillance et la discipline lorsqu’iels fêtent l’Aïd. Les voici averti·es que leur absence fait désordre. Rien n’a été dit sur l’usage qui sera fait des comptages exigés de certains établissements. Mais pas de fichage, nous assure-t-on, en ces temps où la mixité scolaire a été enterrée.

Si Backès répond des excès de son ministre, c’est parce que celui de l’Éducation est bâillonné. En réfutant toute intention agressive à l’usage d’une « quelconque » religion, elle use d’un terme qui en dit long sur le mépris voué à cette religion et à ses fidèles, mineur·es de surcroît. Acte II : islamophobie rampante au service d’une équation migratoire simpliste. Empêchons-les de venir si nous ne voulons pas avoir à gérer ça.

Les deux actes ci-dessus, imputables à la tendance au repli identitaire de la France, plaident en faveur du énième projet de loi sur l’immigration toujours plus répressif. L’État ne pourra pas invoquer une quelconque humanité : tout ce qu’il fait de Mayotte à Montpellier prouve le contraire. Il n’aura dès lors aucun mal à convaincre les factions de la droite extrême de son illibéralisme. Acte III : « Décivilisation » en bonne et due forme, frappée du sceau de la loi.

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