La méthode Blanquer : caporaliser pour mieux régner
Pour mettre l’école au pas, le précédent ministre de l’Éducation nationale a rétabli le délit d’opinion, supprimé des organes de réflexion et fusionné les inspections.

© Benjamin Mengelle / Hans Lucas via AFP
Sur la forme comme sur le fond, la brutalisation du système éducatif restera le fil conducteur du ministère Blanquer. Parmi tant d’exemples, trois moments clés permettent d’illustrer la méthode qui fut la sienne pour tenter de museler toute contestation interne de ses réformes. À son arrivée rue de Grenelle en mai 2017, Jean-Michel Blanquer déclare qu’il n’y aura pas de loi portant son nom. Cependant, en décembre 2018, il rompt sa promesse en présentant un projet de loi au conseil des ministres.
Le premier article est immédiatement -perçu comme une menace directe envers le corps enseignant. Le texte énonce que la cohésion de la communauté éducative et la transmission des connaissances impliquent, « pour les personnels, une exemplarité dans l’exercice de leurs fonctions ». Blanquer et les élus macronistes se défendent de toute intention autoritaire. Cependant, l’étude d’impact ministérielle les contredit. On y découvre que les dispositions de l’article 1 « pourront être invoquées […] dans le cadre d’affaires disciplinaires concernant des personnels de l’Éducation nationale s’étant rendus coupables de faits portant atteinte à la réputation du service public (1) ».
Ce texte marque une rupture sans précédent sous la Ve République. En effet, les enseignants, comme les autres agents de la fonction publique, ont des obligations définies par la loi du 13 juillet 1983 (notamment le devoir de secret professionnel et de neutralité laïque). Cependant, ils ne sont soumis à aucun devoir de réserve, c’est-à-dire qu’il ne leur est pas interdit d’exprimer publiquement leurs opinions, y compris politiques, en dehors de leur cadre professionnel. Leur liberté d’opinion est même essentielle et constitutive de leur métier. Les enseignants ont ainsi le droit de s’exprimer sur les politiques éducatives, voire le devoir moral de contester ce qui leur semble aller à l’encontre de l’intérêt de leurs élèves. Les conditions d’exercice de cette liberté ont toujours été très claires. Tous les abus peuvent être sanctionnés par le biais des lois existantes, telles la diffamation, les injures ou les violences envers autrui. Avec la notion d’« atteinte portée à l’institution », la loi Blanquer instaure sournoisement un délit d’opinion spécifique aux personnels de l’Éducation nationale. La formulation est délibérément vague : il s’agit de suspendre une épée de Damoclès au-dessus de la tête des enseignants afin de les inciter à l’autocensure.
L’article 1 de la loi Blanquer marque une rupture sans précédent sous la Ve République.
Reprise en main de l’institutionLa loi Blanquer entérine également la suppression d’un outil essentiel de pilotage des politiques éducatives. Créé en 2013, le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) s’était distingué par son ambition d’évaluation scientifique et participative. Sa mission était d’évaluer de manière indépendante l’organisation et les résultats du système scolaire, et ses nombreuses études ont alimenté les débats sur des sujets majeurs tels que la mixité sociale et l’enseignement professionnel. En 2018, le rapport parlementaire Juanico-Tamarelle saluait une « instance productive, indépendante et transparente », capable de produire des « documents de référence pour les décideurs et les praticiens », et appelait à son « renforcement ».
Cependant, l’indépendance du Cnesco et le ton de ses travaux déplaisent au nouveau ministre. Jean-Michel Blanquer veut lui
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