Révoltes urbaines : couper les réseaux sociaux pour ignorer l’incendie ?

L’idée de couper les réseaux sociaux, chère aux régimes non démocratiques, a gagné jusqu’au président de la République. Une réponse « pousse-bouton » simple et inquiétante à des questions éminemment politiques et complexes.

Romain Haillard  • 7 juillet 2023
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Révoltes urbaines : couper les réseaux sociaux pour ignorer l’incendie ?
Événements à Nanterre, suite à la mort de Nahel, le 29 juin 2023.
© Maxime Sirvins

« L’attention est l’oxygène des mouvements. Sans elle, ils ne peuvent pas s’embraser », écrit Zeynep Tufekci, sociologue américano-turque dans son remarquable essai Twitter et les gaz lacrymogènes, forces et fragilités de la contestation connectée (C&F éditions). Elle ajoute : « Des acteurs puissants tentent d’étouffer les mouvements en leur refusant toute attention. » Couper les réseaux sociaux ou carrément le réseau des réseaux, Internet, est devenu en quelques années l’outil indispensable des régimes autoritaires. Turquie, Inde, Chine, Russie… 72 pays (1), non démocratiques pour l’essentiel, utilisent de telles techniques pour s’assurer de la docilité de leur population.

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Selon le site Statista, établi sur une étude de Surfshark, société spécialisée dans la protection de la vie privée en ligne.

Pourtant, et il fallait bien se frotter les yeux pour être sûr de ne pas rêver, le sujet a bien été abordé en France. Fabien Roussel le proposait sur un plateau de France info le 1er juillet : « On les coupe quand c’est chaud dans le pays. Je préfère l’état d’urgence sur les réseaux sociaux que sur les populations. » Essayons d’oublier la dichotomie absurde entre vie virtuelle et vie réelle, poursuivons. Trois jours plus tard, c’est finalement au tour d’Emmanuel Macron d’envisager, le tout sans rougir, de « réguler ou couper » les réseaux sociaux devant 220 maires. Qu’une personnalité politique habituée à l’outrance pour exister le mentionne peut faire soupirer. Mais que le président de la République souhaite ouvrir le débat sur ces techniques, il y a de quoi s’inquiéter.

Nous leur avons mis une énorme pression pour qu’ils suppriment les contenus illicites.

À problème complexe, solution technologique

Il reste tout de même encore des voix pour ramener à la raison. La proposition a quasiment fait l’unanimité contre elle, au point d’indigner au sein même du camp présidentiel. Des sources « proches du pouvoir » ont ensuite indiqué aux journalistes de La Tribune que l’option n’était pas à l’étude. Avoir imaginé cette solution traduit cependant un état d’esprit, au-delà du simple mépris pour les libertés les plus élémentaires. Au lieu d’envisager une réponse politique à des problèmes politiques – au hasard, la violence et le racisme au sein de la police ou la relégation au titre de citoyens de seconde zone pour les habitants des quartiers populaires –, le Président propose d’appuyer sur un bouton. C’est bien connu, tout problème complexe a une solution technologique.

Twitter et les gaz lacrymogènes livre

Une telle coupure est-elle techniquement possible en France ? La méthode la plus répandue en Europe pour bloquer un nom de domaine est le DNS (2) (domain name system) menteur. Toute requête pour trouver une page sur Internet passe par ces machines. Les fournisseurs d’accès Internet, quand les autorités lui demandent, peuvent demander à leur DNS pour une requête ciblée de renvoyer vers une page du ministère de l’Intérieur, ou bien de faire croire que la page n’existe pas. C’est ce qui s’est passé le 13 mai avec les liens vers la messagerie Telegram. Les noms de domaines en « t.me » ne fonctionnaient quasiment plus en France. Une simple bourde de la police, d’après un article du quotidien Le Monde. En revanche, l’exercice serait sûrement délicat juridiquement. Une telle mesure devrait reposer sur une loi, très probablement jugée inconstitutionnelle avant d’exister.

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Domain name system.

Au-delà d’une coupure des réseaux sociaux, l’Intérieur bénéficie déjà de relations certes âpres mais continues avec les grandes plateformes comme Meta (3), TikTok, Snapchat et Twitter. Le 30 juin dernier, après la nuit la plus tendue de cette séquence, les représentants en France de ces quatre réseaux ont été convoqués par Gérald Darmanin et Jean-Noël Barrot, ministre chargé du numérique. « Nous leur avons mis une énorme pression pour qu’ils suppriment les contenus illicites et ils ont répondu très rapidement aux réquisitions », a assuré ce dernier à l’AFP. Pendant ces quelques jours, une centaine de comptes ont été suspendus et des milliers de contenus supprimés. D’autres méthodes plus insidieuses pourraient être employées, comme le shadowban, une manière de rendre inaudible une personne ou une publication sans la supprimer.

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Société mère de Facebook, Instagram et YouTube.

Faux prophète du « freespeech » et vrai champion de la censure

Les relations affichées comme âpres peuvent aussi dissimuler des arrangements plus discrets entre l’État et ces grandes entreprises. Malgré des airs de rebelles et ses discours véhéments sur une supposée « liberté d’expression absolue », l’arrivée d’Elon Musk à la tête de Twitter marque un tournant en matière de censure. À son arrivée, il a viré l’équipe de modération chargée de vérifier le bien-fondé des demandes de retraits de contenus par les forces de l’ordre. De 50 % de réponses positives à des demandes de censure avant l’arrivée du milliardaire, la plateforme répondrait désormais positivement à 80 % d’entre elles selon le site d’information américain Rest of the World. En six mois, l’oiseau bleu n’a jamais autant satisfait les demandes de pays comme la Turquie ou l’Inde.

Couper les réseaux, ce n’est pas seulement empêcher l’incendie de se propager, mais empêcher de le voir. Comme le soulignait très justement Zeynep Tufekci dans Twitter et les gaz lacrymogènes, la profusion d’images lors d’événements de contestation permet aux journalistes et militants des droits humains, sans être dans la confusion du moment, d’appréhender un événement sous une multitude d’angles. Empêcher ce travail de documentation revient à entraver la presse et masquer de potentielles violences de la police. L’article 24 de la loi sécurité globale – depuis censuré par le Conseil constitutionnel –, qui projetait de pénaliser la diffusion « malveillante » d’images de policiers, procédait du même esprit. Circulez, il n’y a rien à voir. Les militants des quartiers n’ont pas fini de le répéter : ici c’est le laboratoire, ici se joue l’avenir. Tout le monde devrait se sentir concerné, les techniques imaginées pour « pacifier » les banlieues finissent toujours par en sortir.

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