« Pourquoi nous arrêtons les distributions alimentaires pour les mineurs isolés »

Agathe Nadimi, fondatrice de l’association Les Midis du MIE explique la décision d’arrêter les distributions de nourritures aux mineurs isolés non accompagnés organisées quatre midis par semaine depuis sept ans. Elle se veut un acte politique et engagé de dénonciation de l’abandon par les pouvoirs publics.

 

 

Vanina Delmas  • 18 septembre 2023
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« Pourquoi nous arrêtons les distributions alimentaires pour les mineurs isolés »
© Site Internet des Midis du MIE

D’habitude, quand Agathe Nadimi traverse Paris, elle est chargée de multiples cabas, avec des chaussures, des vêtements, des balles de ping-pong… Un joyeux fourre-tout en fonction des besoins des jeunes exilés qu’elle aide depuis 2016. En ce matin de septembre, elle n’a que son sac à main. Elle y retrouve tout de même quelques cartes de téléphone Lyca égarées, mais elles ne seront pas Agathe et les autres membres de l’association Les Midis du MIE ont décidé d’arrêter les distributions de nourriture aux mineurs isolés non accompagnés qu’ils organisaient quatre midis par semaine depuis sept ans. Elle nous explique les raisons de cette lourde décision, de sa colère, mais assure que le combat sur le terrain et la dénonciation de l’inaction des politiques est loin d’être terminée.

Après sept ans d’existence, l’association Les Midis du MIE arrête les distributions alimentaires pour les jeunes exilés qu’elle tenait quatre fois par semaine. Pourquoi une telle décision ?

Agathe Nadimi : Nous n’arrivions plus à faire face au nombre grandissant de ces jeunes laissés à l’abandon par les pouvoirs publics. Nous ne pouvions plus répondre aux demandes d’aide de première nécessité, incessantes. Nourrir 200 jeunes, ce n’est pas la même chose que d’en nourrir 450, comme en juin lors de notre dernière distribution. Il faut aussi beaucoup de forces humaines pour les encadrer lors des distributions, notamment parce que nous avons toujours fait en sorte que la douceur et la bienveillance soient au cœur de ces rendez-vous au jardin Pali-Kao (dans le 20e arrondissement de Paris, officiellement jardin Gabriële-Buffet, N.D.L.R). Ce sas de respiration était à la fois dans la beauté et la gaieté que dans la possible explosion du désespoir. Ce n’était plus gérable. Notre décision vient donc de l’inaction des pouvoirs publics, de l’indifférence, de l’usure, face à notre quotidien qui consistait à toujours faire plus, à repousser les limites pour que tout se passe bien, pour garder l’énergie des bénévoles… Mais le constat était implacable : toutes les limites avaient déjà été franchies. La décision d’arrêter est aussi un acte engagé et politique pour visibiliser ce qu’on a fait depuis des années sur l’alimentaire, l’hébergement, l’aide d’urgence, c’est-à-dire les missions d’accueil que l’État aurait dû assurer. Nous nous sommes sentis complètement abandonnés.

Notre décision vient donc de l’inaction des pouvoirs publics, de l’indifférence, de l’usure…

La mairie de Paris ne vous a jamais apporté de soutien ?

En sept ans, nous avons été reçus partout, nous avons rencontré tout le monde et nous n’avons absolument rien obtenu. Nous avons régulièrement demandé de l’aide matérielle et logistique à la mairie du XXe arrondissement, lors de réunions, par mail, par des appels, via d’autres élus… Dernièrement, nous demandions juste un local ou un bac de rangement dans le jardin pour stocker notre matériel (vaisselle jetable, ballon de foot…). Aucune réponse. Nous étions tellement dépourvus qu’on a même essayé de jouer sur le volet écologique puisqu’ils se revendiquent tous écolos : avec un local, on pourrait avoir de la vraie vaisselle et arrêter le jetable car les tas de poubelles étaient impressionnants ! Nous sommes dans un système où les petites associations doivent s’organiser entre elles : l’association qui distribue à manger s’associe avec une autre qui cuisine et d’autres qui peuvent aider à stocker. Notre matériel était donc stocké depuis des années dans la cave d’une riveraine, mais il fallait récupérer la clé chez le libraire du coin qui nous connaissait. On a réussi à faire énormément en démarrant avec un système D, en cherchant toujours comment faire, face à des politiques indifférents, qui ont sûrement trouvé qu’on s’organisait très bien, qui ont laissé faire, mais qui n’ont jamais fait un geste de soutien.

L’occupation de l’école désaffectée rue Erlanger dans le XVIe arrondissement au printemps dernier a-t-elle été un point de bascule pour vous ?

Oui. Avec l’inter-association d’aide aux étrangers (Utopia 56, Tara, Timmy et les Midis du MIE), nous avions pensé cette action coup de poing dans l’espoir d’obtenir un recensement puis une mise à l’abri des jeunes dans les 48 heures. Il n’y en a eu aucune depuis décembre 2022 ! La préfecture a demandé à la mairie de Paris de nous assigner en justice car c’était un bâtiment municipal, comme si c’était un squat. Ainsi, elle pouvait nous rétorquer qu’il fallait attendre une décision de justice d’expulsion pour lancer une opération de mise à l’abri. Chaque association a donc reçu une date d’audience… sauf qu’on n’a pas pu tenir jusque-là. Nous avons quitté les lieux le 20 juin. Toujours pour les mêmes raisons : pas assez de forces humaines pour gérer 400 à 600 jeunes en situation traumatique dans un espace surpeuplé sans eau ni électricité. Chaque nuit on évitait un drame : les attaques de l’extrême droite, les gamins qui s’embrouillent, la file de distribution la nuit, les voisins pas toujours conciliants… Le diagnostic était connu de tous, mais la mairie de Paris nous a juste mis deux bennes à ordure et un robinet dans la rue.

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C’était également votre ultime action pour protéger ces jeunes…

Nous avions déjà fait d’autres occupations dans des lieux symboliques (place de l’hôtel de ville, place de la République, parc André Citroën sous les yeux de la préfecture, à Palais royal… ) mais cette fois, nous avons voulu protéger les jeunes de potentielles violences policières. C’était en plein mouvement contre la réforme des retraites où les violences policières étaient fréquentes, chaque week-end. Une action dans l’espace public aurait fini en violences. On ne voulait pas les exposer à ça, alors qu’ils ont tous déjà subi l’acharnement policier dans la rue, avec des forces de l’ordre qui arrachent leurs duvets, lacèrent leurs tentent, leur interdisent de se reposer, de dormir… Nous voulions les protéger de la répression qui s’est durcie ces dernières années, et encore plus ces derniers mois avec le mot d’ordre de la préfecture « zéro campement dans Paris ». Notre opération a dérangé leur tactique politique. D’ailleurs, lorsque nous avons quitté l’école Erlanger, nous nous sommes regroupés devant le Conseil d’État pour une action pacifique. Leur seule réponse : la violence, en nous envoyant la Brav-M. Des jeunes ont été hospitalisés, des soutiens embarqués, des élus avec leurs écharpes et des avocats avec leurs robes violentées…

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En 2016, pourquoi avez-vous créé les Midis du MIE ?

À cette époque, j’étais déjà impliquée sur les campements de migrants à Paris, et je rencontrais beaucoup de mineurs qui ne savaient pas du tout quelles démarches faire. Je les accompagnais au dispositif d’évaluation de minorité de la Croix-Rouge qui se situait au métro Couronnes, et comme 90 % d’entre eux se faisaient refouler, je les orientais ensuite vers les cours de français qui avaient lieu dans la bibliothèque du même quartier. Un été, j’ai moi-même donné ces cours, et j’ai remarqué que tous les jeunes partaient en courant à midi pile dans l’espoir d’avoir encore à manger aux distributions alimentaires ailleurs dans Paris. J’ai donc voulu organiser des pique-niques après les cours, comme une sorte de récré, au jardin Pali-Kao, qui n’était pas très connu mais agréable et pratique. Sur un plan plus politique, c’était aussi pour rendre tous ces jeunes visibles, leur offrir un point d’ancrage dans Paris, car je pensais, peut-être naïvement, que ce serait plus facile pour faire venir des journalistes, des politiques et ainsi déclencher d’autres aides en fonction de leurs besoins, de leur vulnérabilité. Ça a commencé par la nourriture, puis nous avons trouvé des solutions d’hébergement pour qu’ils ne dorment pas dehors, nous avons organisé un vestiaire car ils avaient besoin de chaussures et de manteaux…

Quels dysfonctionnements dénoncez-vous ? Avez-vous le sentiment d’avoir été surutilisés par les pouvoirs publics ?

Constamment. Cet été encore, j’ai été contacté par des assistantes sociales, des centres sociaux, des bénéficiaires eux-mêmes car tout le monde continuait de les renvoyer vers nous alors qu’on ne distribuait plus de nourriture. J’étais appelé par des avocates démunies qui se retrouvaient au tribunal avec un jeune qui ne savait pas où aller manger, qui ne savait pas quoi faire pour les papiers donc elles me les envoyaient, mais aussi par l’assistante sociale d’un hôpital, par la CPE d’un bahut qui découvrait qu’il y avait un mineur non accompagné dans une classe, par des centres sociaux eux-mêmes saturés, par des ONG qui ne pouvaient pas fournir de téléphones ou d’aides administratives… Combien de fois j’ai vu des gamins qui me cherchaient au jardin et me tendaient un mot à mon attention… Au fil des années, le jardin Pali-Kao est devenu le point vers lequel tout le monde orientait les jeunes, même les institutions publiques, sans se poser de questions sur nos moyens et nos besoins. Cette hypocrisie n’est plus possible.

L’État décourage tout le monde : les associations, les premiers bénéficiaires, les solidaires…

Même les associations mandatées par l’État, les institutions financées qui peuvent activer des leviers clament qu’elles sont saturées (comme la halte humanitaire de Paris, les Restos du cœur, le Secours populaire…), et nous demandaient de l’aide. C’était lunaire ! L’État doit mettre les moyens afin que ces assos mandatées pour faire le job puissent le faire et que les petites assos ne viennent qu’en renfort, en fonction de leurs moyens humains et financiers. Et pas l’inverse ! Même les services publics (unité de maraude de la ville de paris, France terre d’asile qui connaissent très bien la situation de terrain) ne sont pas écoutés, et ça, c’est assez nouveau. On sent un durcissement de la politique gouvernementale, des lignes directrices sûrement liées à la loi asile-immigration qui se profile, qui se répercute sur le terrain. Il faut prendre exemple sur les quelques maires solidaires en France qui décident de faire de l’accueil des migrants, et en particuliers des mineurs, une priorité politique. L’État décourage tout le monde : les associations, les premiers bénéficiaires, les solidaires…

Désormais, comment les Midis du MIE vont continuer d’agir sur le terrain ? À quoi serviront les dons ?

Notre bataille actuelle reste l’aide alimentaire en trouvant où réorienter les jeunes pour qu’ils mangent, et pour montrer aux pouvoirs publics qu’ils doivent se mobiliser. Quasiment 1 000 repas sont distribués par jour à Porte de la Villette, entre les Restos du cœur et l’association La Chorba et demain ça peut passer à 1200, après-demain à 1 400… Nous avons toujours besoin de dons pour tous les jeunes à bout de souffle que nous hébergeons dans des hôtels. Cela représente un gros budget. Nous continuons également l’aide de première nécessité comme les vestiaires et des maraudes en complément d’autres associations. Et plus on aura de dons, plus on pourra offrir d’autres choses à ces jeunes comme des sorties, des activités, des ateliers pour les faire respirer un peu, les sortir de leur quotidien sombre, et leur montrer d’autres choses que la rue, les tentes et les violences policières.

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Société
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