Le fantasme d’une France assiégée

« Appel d’air », « invasion »…  Les discours xénophobes des sénateurs puisent dans un imaginaire ancré de longue date dans notre pays, dangereux pour toute la société.

Louis Imbert  • 22 novembre 2023 abonné·es
Le fantasme d’une France assiégée
À Saint-Brevin-les-Pins, le 25 février 2023, deux manifestations ont opposé partisans et défenseurs du projet de centre d’accueil de demandeurs d’asile.
© Emmanuelle Pays / Hans Lucas / AFP

À en croire la majorité sénatoriale, la France serait assiégée. À l’occasion de l’examen du projet de loi immigration et intégration, le Palais du Luxembourg a été le théâtre d’une nouvelle salve de discours xénophobes. L’immigration menacerait la France, en raison d’une masse d’étrangers arrivant toujours plus nombreux sur le territoire. Ils représenteraient pour notre pays un péril économique, sécuritaire, voire « civilisationnel ». C’est avec cette obsession à l’esprit que les sénateurs, dans leur infinie « sagesse », ont considérablement durci le projet de loi du gouvernement, déjà loin d’être favorable aux étrangers.

Dès le mois de mars, c’est au prétexte d’un « appel d’air » que la sénatrice Les Républicains (LR) Françoise Dumont déposait un amendement prévoyant la suppression de l’aide médicale d’État (AME). Mis en place par le gouvernement Jospin en 1999, au même moment que la couverture maladie universelle, ce dispositif prend en charge les soins médicaux et hospitaliers des étrangers en situation irrégulière, sous conditions de résidence et de ressources. Seuls peuvent y prétendre ceux qui résident en France depuis plus de trois mois et dont les ressources n’excèdent pas 810 euros par mois, bien en deçà du seuil de pauvreté.

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Pour justifier la suppression de cette aide, la sénatrice expliquait : « Nous devons stopper la distribution d’aides incontrôlées, qui créent un ‘appel d’air’ migratoire que la France ne contrôle plus du tout. » L’élue ne citait aucune donnée. Pourtant, d’après l’enquête « Premiers Pas » menée en 2019 par l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé, seule la moitié des personnes éligibles à l’AME y ont recours, et 10 % seulement des étrangers interrogés évoquent la santé comme l’un des motifs (souvent multiples) de leur venue en France. Parmi ces 10 %, un tiers n’ont pas recours à l’AME.

De Barrès à Le Pen

C’est également par référence à l’« appel d’air » que le Sénat a neutralisé le mécanisme de régularisation des étrangers prévu par le texte du gouvernement. Selon le président LR de la commission des lois, François-Noël Buffet, il s’agit avant tout d’éviter « une régularisation massive et automatique », qui constituerait « un appel d’air considérable ». Là encore, le sénateur n’apporte aucune preuve de cet effet supposé du dispositif. Et les études empiriques sur le sujet démentent largement cette crainte. Des chercheurs ont analysé les grandes campagnes de régularisation menées aux États-Unis en 1986 et en Espagne en 2005 (1). Ils ont pu démontrer que de telles politiques n’ont pas d’effet significatif sur les entrées ultérieures dans le pays.

1

Joan Monràs, Javier Vázquez-Grenno et Ferran Elias, « Understanding the Effects of Granting Work Permits to Undocumented Immigrants », Barcelona GSE Working Paper Series, décembre 2020.

L’envergure des régularisations accordées dans chaque cas (plus de 2 millions et demi de personnes aux États-Unis et environ 600 000 en Espagne) est sans commune mesure avec le modeste dispositif envisagé dans le projet de loi immigration et intégration. Le mécanisme est ici réservé aux travailleurs exerçant un métier en tension, c’est-à-dire dans un secteur où les employeurs peinent à recruter. Il ne concernerait, de l’aveu même du gouvernement, que quelques milliers de personnes par an. Le décalage entre les discours et la réalité montre que les sénateurs ne vivent pas dans le monde des faits, mais dans celui des fantasmes. Plongée dans un « grand déni » (François Héran), la droite « républicaine » s’est radicalisée et se rapproche dangereusement du socle idéologique de l’extrême droite.

La droite « républicaine » s’est radicalisée et se rapproche dangereusement du socle idéologique de l’extrême droite.

Même le camp présidentiel entretient l’ambiguïté sur le sujet. L’exposé des motifs du projet de loi insistait déjà sur la nécessité de répondre à la « pression migratoire », une expression qui véhicule clairement l’idée d’un trop-plein. On se souvient aussi qu’en septembre, juste après la visite du pape à Marseille, le chef de l’État répondait tout en subtilité à la fraternité chrétienne par le fameux « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Prononcée par le Premier ministre socialiste Michel Rocard en 1989, cette phrase repose sur le même postulat fallacieux que la théorie de l’« appel d’air » : faute de politique d’exclusion à l’égard des étrangers, les pauvres de la terre entière se tiendraient prêts à débarquer en France…

Sur le même sujet : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », une phrase intenable

La séquence politique en cours ne fait en réalité que confirmer une tendance de fond. Les discours xénophobes des sénateurs ne font pas figure d’exception dans l’histoire de notre pays. Ils puisent dans un imaginaire de l’« invasion » ancré de longue date en France. De Maurice Barrès à Marine Le Pen en passant par François Coty, Jean Raspail, Alfred Sauvy, Jean-Marie Le Pen ou encore Stephen Smith, cela fait près de cent cinquante ans que des responsables politiques, des journalistes, des essayistes, des romanciers ou encore des démographes s’inquiètent de « torrents migratoires » sur le point de s’abattre sur la France. Chaque nouvelle prophétie est une chimère. Et pourtant, chaque génération produit ses oracles, annonçant l’« apocalypse ». Les cibles changent (jadis les Italiens, aujourd’hui les Algériens) mais le champ lexical reste le même : « invasion », « afflux massif », « submersion », « crise » ou « déferlante migratoire », « appel d’air »… 

Ce n’est pas l’immigration qui nous submerge, mais bien le déluge de haine déversée par les représentants de la nation.

Dernier exemple en date : le « grand remplacement », obscure théorie complotiste popularisée par Éric Zemmour. Cette expression xénophobe et raciste a été lâchée en plein hémicycle par le sénateur Reconquête Stéphane Ravier, sans réelle réaction médiatique ou politique. C’est le signe que certaines digues rompent. Ce n’est pas l’immigration qui nous submerge, mais bien le déluge de haine déversée par les représentants de la nation. Ce ne sont pas les étrangers qui nous assiègent, mais les discours nauséabonds de responsables politiques peu scrupuleux, prêts à faire feu de tout bois. C’est là que réside le véritable péril, dans la banalisation d’idéologies dangereuses qui déshumanisent des individus en raison de leur origine et de leur couleur de peau.



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