Loi immigration : le gouvernement « court derrière le RN » sur les allocations

Obsédée par sa survie politique, Élisabeth Borne se dit prête à toucher au principe d’universalité des allocations familiales, provoquant le malaise dans sa majorité et à gauche. Le RN est à la fête.

Nils Wilcke  • 18 décembre 2023
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Loi immigration : le gouvernement « court derrière le RN » sur les allocations
Élisabeth Borne, aux côtés de Frack Riester et Éric Dupond-Moretti, à l'Assemblée nationale, le 23 mai 2023.
© Lily Chavance

En 2022, Emmanuel Macron défendait une loi immigration mêlant « fermeté » et « humanité ». Un an plus tard, ce 18 décembre, Journée internationale des migrants, l’humanité semble oubliée par le président. Pour sauver sa peau, le gouvernement Borne semble prêt à faire sauter des digues, y compris celle de l’universalité des allocations familiales, afin de parvenir à un accord à la commission paritaire mixte qui doit se réunir à 17 heures. Les sénateurs LR souhaitent imposer aux étrangers de devoir justifier de cinq ans de résidence pour pouvoir en bénéficier, contre six mois actuellement. Une sérieuse entaille à cette protection sociale mise en place en 1946, au lendemain de la Seconde guerre mondiale.

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« Je ne dis pas non », a déclaré Aurore Bergé dans l’émission Dimanche en politique sur France 3. « Nous avons besoin de faire évoluer le texte si nous voulons un accord », a-t-elle justifié. La mesure suscite un certain malaise dans la majorité. « C’est une concession qui me coûte », assure la présidente de l’Assemblée Yaël Braun-Pivet sur BFMTV, rejointe par Gérald Darmanin le lendemain. Le RN, lui, jubile. Le concept de « préférence nationale », théorisé par Jean-Marie Le Pen avant d’être repeint en « priorité nationale » par sa fille Marine pour le rendre plus acceptable, est repris par le gouvernement. « Yaël Braun-Pivet sur BFM très gênée de reconnaître que l’arrangement en cours sur la loi immigration rejoint le programme de Marine Le Pen sur la préférence nationale. Ces gens n’ont pas d’idées, pas de colonnes vertébrales », ironise non sans raison le député RN du Var Philippe Schreck sur X (ex-Twitter).

« Cela s’appelle la préférence nationale. Et c’est le programme du RN »

« C’est choquant. Les allocations familiales ne sont pas un revenu pour la famille. Les enfants ne sont pas responsables de la situation de leurs parents », déclare le député centriste Charles de Courson à Politis. L’élu, farouchement opposé à l’extrême droite est pourtant peu suspect de « gauchisme » sur les questions budgétaires. La mesure fait débat au sein de la Macronie, avec un curieux élément de langage : « Ce n’est pas si terrible que ça en a l’air. Les expatriés ont déjà trois mois de carence pour toucher les prestations sociales. Bruno Retailleau (le président du groupe LR au Sénat, N.D.L.R.) veut 2 ans et demi mai en réalité, ça revient à 6 mois car l’étranger qui est concerné par cette disposition est seulement celui qui opère un regroupement familial dans le cadre d’une immigration économique », assure un député Renaissance. Brillant…

Le racisme à l’état brut. Aucun gouvernement, même les plus à droite, n’avait jusqu’ici osé s’attaquer à l’universalité des allocations familiales.

A. Taché

La comparaison entre familles migrantes et expatriés, pas des plus pertinentes, fait bondir à gauche et au sein de « l’aile gauche » de la majorité. « C’est indécent, retirer leurs allocations à des étrangers alors que ceux qui travaillent payent leurs impôts et cotisent. Le gouvernement peut s’abriter derrière des artifices rhétoriques, il court après le RN », fulmine le sénateur PCF Ian Brossat auprès de Politis. « Quelle honte ! Élisabeth Borne, la préférence nationale c’est dans votre programme ? La duplicité ça va 5 minutes ! », fustige sur X Pierre Henry, président de France Fraternités, qui avait rejoint le candidat Macron en 2017. « Cela s’appelle la préférence nationale. Et c’est le programme du RN », dénonce le président du groupe PS à l’Assemblée nationale Boris Vallaud. « Le racisme à l’état brut. Aucun gouvernement, même les plus à droite, n’avait jusqu’ici osé s’attaquer à l’universalité des allocations familiales », écrit son collègue écolo Aurélien Taché, ancien soutien d’Emmanuel Macron.

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« On se bat de toutes nos forces pour empêcher le vote des mesures iniques de la droite », assure un député macroniste contre cette mesure. On en oublie même de boire et de manger », ose un autre. « Il n’est pas certain que le Conseil constitutionnel ne retoque pas cette mesure« , avance Charles de Courson, qui rappelle que les Sages ont déjà pérennisé le principe universel des prestations sociales en 1990. Pire, si la loi était votée, elle pourrait rendre le coût du travail, et donc l’embauche de salariés étrangers, plus attractifs que celle des Français car ils ne payeraient une cotisation dont ils ne bénéficieraient pas, selon le site de fact-checking « Les Surligneurs ».

Des lois sur l’immigration, il en sort une par an environ. Elles sont toutes plus démago les unes que les autres.

Ch. de Courson

Cruelle ironie pour Marine Le Pen, qui milite depuis ses débuts au FN pour cette mesure. « Des lois sur l’immigration, il en sort une par an environ, je dois en être à ma 30e depuis que je suis à l’Assemblée nationale, elles sont toutes plus démago les unes que les autres, c’est à pleurer », déplore Charles de Courson, champion de la longévité à la chambre basse. À entendre Élisabeth Borne et Gérald Darmanin rivaliser dans les discours ultra-droitiers, le député n’a pas fini de verser des larmes.

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