Loi immigration : les députés macronistes au bord de la crise de nerfs 

Les élus issus de « l’aile gauche » de la majorité présidentielle se rebiffent contre le projet de loi immigration. Une trentaine d’entre eux pourrait voter contre le texte. Les désaccords au sein de la Macronie s’étalent en plein jour.

Nils Wilcke  • 15 décembre 2023
Partager :
Loi immigration : les députés macronistes au bord de la crise de nerfs 
Emmanuel Macron, à Paris, le 7 décembre 2023.
© Ludovic MARIN / POOL / AFP.

Emmanuel Macron a beau réfuter toute crise politique après le fiasco retentissant de son projet de loi immigration à l’Assemblée le 11 décembre, l’incendie brûle au sein même de ses troupes. Les députés macronistes sont à bout. « La coupe est pleine », témoigne l’un d’eux à Politis. En ligne de mire, la commission mixte paritaire (CMP) prévue lundi, qui concentre toutes les tensions. Sept députés et autant de sénateurs sont censés se mettre d’accord sur une version de la loi immigration qui devra ensuite repasser devant l’Assemblée.

Sur le même sujet : Loi immigration : « Tout le monde déteste Darmanin »

Problème, la version du texte discutée sera celle du Sénat, considérablement durcie par la droite, majoritaire à la haute assemblée. « La version du Sénat, c’est le musée des horreurs », fulmine une députée issue des rangs de la gauche. Outre la suppression de l’AME, les sénateurs LR ont introduit un nouveau motif de déchéance de nationalité, en cas de tentatives d’homicide sur un gendarme, policier, ou personne dépositaire de l’autorité publique. « Ce débat a été le début de la fin pour la gauche en 2016 », rappelle cette élue, encore hantée par le fiasco du quinquennat de François Hollande.

« Une atmosphère de merde »

L’abandon du texte a été évoqué à l’Élysée après le désastre de lundi, selon nos informations. « Mettez-vous à la place du président, Darmanin et ses conseillers lui ont répété que c’était plié depuis plusieurs semaines », relate un éminent Marcheur. Au point que quand un participant s’inquiète de la motion de rejet des écolos en présence d’Alexis Kohler juste avant son examen, « tout le monde éclate de rire », relate notre source. « Ce n’est pas un sujet », ricane même un conseiller. Quelques heures plus tard, c’est la douche froide pour Emmanuel Macron. Si la loi ne passe pas, le président menace Élisabeth Borne de procéder un remaniement d’ampleur en janvier. « Babou sera la première à dégager », selon un ancien conseiller de l’exécutif, qui rappelle ses mauvaises relations avec le président tandis que Gérald Darmanin est persuadé de garder sa place, à six mois des JO.

Élisabeth Borne, lors d’une rencontre avec les députés français du groupe Renaissance à l’Hôtel Matignon, à Paris le 28 novembre 2023. À sa droite, Sylvain Maillard, président du groupe Renaissance à l’Assemblée. (Photo : Julien de Rosa / AFP.)

La Première ministre, qui joue son avenir politique, consulte à tours de bras pour arriver à une CMP « conclusive » avec la droite, c’est-à-dire positive dans le jargon parlementaire. Quitte à crisper les parlementaires de la majorité issus des rangs de la gauche et du centre. Mercredi soir, le pot de fin d’année organisé par le groupe Renaissance autour de Borne s’est déroulé dans une « atmosphère de merde et en l’absence de nombreux collègues », témoigne crûment un participant.

Sur le même sujet : Unie face à la loi immigration, la gauche rêve de recoller les morceaux

En cause, le vote organisé à la dernière minute mercredi soir par le président du groupe Sylvain Maillard pour valider la stratégie de négociation du texte avec la droite. Les députés de « l’aile gauche de la majorité » pensaient valider une stratégie fixant des « lignes rouges » avec la droite (sur l’aide médicale d’État, les métiers en tension etc.), tandis que les plus droitiers étaient persuadés de donner un blanc-seing pour voter le projet de loi à tout prix. « La confusion était totale, on ne savait pas sur quoi on votait », déplore l’un d’eux.

Nous sommes un bateau ivre.

Auparavant, Sacha Houlié, le président de la commission des lois qui présidera également la CMP, Florent Boudié, le rapporteur du texte ou encore Guillaume Gouffier-Valente, ont tenté de dissuader leur collègue d’avoir recours à cette méthode, selon nos informations. Peine perdue. « Il essaye de jouer le match retour à cause de la soufflante que lui a infligée l’Élysée après le fiasco de lundi» Certains élus comme Nadia Hai et Rémy Rebeyrotte ont refusé de participer au vote en signe de protestation. La députée des Yvelines a même claqué la porte de la réunion, selon l’un de ses collègues.

« Le président doit siffler la fin de la récré »

Signe que le projet de loi immigration leur pose un véritable dilemme, plus d’une trentaine de députés seraient prêts à voter contre le texte si les fameuses « lignes rouges » sont franchies, affirment des sources parlementaires, qui ont sorti leurs calculatrices. Même son de cloche du côté du Modem qui s’offusque qu’un texte aussi important soit voté « en petit comité en CMP », affirme un député : « Mattei (le président du groupe, N.D.L.R.) n’a pas donné de consignes de vote avant la CMP. » « Un texte voté sans avoir jamais été examiné par l’Assemblée » serait un « gâchis épouvantable », a appuyé Bayrou,  sur France 5 hier soir. L’ambiance n’est guère meilleure entre Élisabeth Borne et ses ministres : « La discussion a été franche », euphémise le conseiller d’un participant. Comprendre, « ils se sont engueulés ».

Sur le même sujet : En cas de dissolution, une Nupes bis ou chacun pour soi ?

Des désaccords qui s’étalent désormais en plein jour dans les médias. Au point que les députés de la majorité en appellent désormais à Emmanuel Macron : « C’est au président d’intervenir, assure l’un d’eux. Il doit siffler la fin de la récré ». « Le président est un peu occupé, s’agace un proche du locataire de l’Élysée. Il doit gérer deux guerres, tout de même », notamment l’aide à l’Ukraine et le cessez-le-feu avec Israël à Gaza. Deux sujets sur lesquels ses initiatives diplomatiques sont passées à la trappe à cause du projet de loi immigration. « Nous sommes un bateau ivre », souffle un député. Et vogue la galère…

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don