5 janvier 2024, trois féminicides et un menteur : Éric Dupont-Moretti

Plusieurs collectifs et associations contestent le nombre de féminicides annoncé par le garde des Sceaux, alors que déjà trois femmes ont été tuées par leur compagnon depuis le début de l’année.

Hugo Boursier  • 5 janvier 2024
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5 janvier 2024, trois féminicides et un menteur : Éric Dupont-Moretti
Rassemblement contre les féminicides organisé par le collectif #NousToutes, place du Panthéon à Paris, le 9 octobre 2022.
© Julien De Rosa / AFP

Deux salles, deux ambiances. Ce mardi 2 janvier, le Garde des Sceaux, Éric Dupont-Moretti, a voulu faire sa rentrée politique sur la « baisse de 20 % » des féminicides en 2023 par rapport à l’année passée. L’occasion pour le ministre de saluer un « engagement de la justice française pour endiguer les féminicides [qui] porte tout de même ses premiers fruits ». Cet encouragement passe mal. Car le même jour, le collectif NousToutes publiait un autre chiffre : deux féminicides étaient déjà à déplorer alors que l’année 2024 n’avait commencé que depuis quarante-huit heures. Un bilan qui s’est depuis alourdi : une troisième femme est morte étranglée par son conjoint, le 3 janvier.

En plus de ces drames, le chiffre donné par Éric Dupont-Moretti – 94 féminicides en 2023, contre 118 en 2022 – est contesté par plusieurs associations et collectifs féministes, dont NousToutes. « C’est une opération de com’ morbide », dénonce Maëlle Noir, membre de la coordination nationale de NousToutes. « Le ministre utilise des chiffres tronqués qui ne reflètent pas la réalité pour se féliciter de politiques publiques mises en place dont on sait qu’elles manquent cruellement de moyens. »

Le premier féminicide de l’année 2024 a eu lieu à Bourail, en Nouvelle-Calédonie, le 1er janvier. Le procureur de la République, Yves Dupas, qui a annoncé l’ouverture d’une enquête, a précisé que la victime avait 29 ans et qu’elle était mère de trois enfants. Son compagnon, mis en cause par la justice, est connu des autorités pour usage de stupéfiants, vols aggravés et violences volontaires. Il a disparu avant l’arrivée des secours est, encore aujourd’hui, recherché par la gendarmerie.

Les annonces faites par Éric Dupond-Moretti au Figaro sur les 94 féminicides en 2023 ne comportaient aucun mot pour les victimes du 1er et du 2 janvier.

C’est dans le Tarn-et-Garonne qu’une autre femme, cette fois âgée de 62 ans, a été retrouvée morte, chez elle, à Nègrepelisse, le 2 janvier. Son compagnon, septuagénaire, était lui aussi décédé. Il se trouvait dans une autre pièce, arme d’épaule à proximité. Les premiers éléments de l’enquête montrent qu’il aurait assassiné sa compagne avant de se donner la mort.

Enfin, c’est un homme de 84 ans qui a reconnu avoir tué sa compagne de 75 ans, à Vinon-sur-Verdon (Var), a indiqué le parquet de Draguignan, mercredi 3 janvier. L’homme a reconnu en garde à vue avoir étranglé son épouse. Une enquête a été ouverte pour homicide volontaire aggravé par conjoint.

Un décompte contesté

Les annonces faites par Éric Dupont-Moretti au Figaro sur les 94 féminicides en 2023 ne comportaient aucun mot pour les victimes du 1er et du 2 janvier. De plus, le décompte proposé par le garde des Sceaux diffère de celui de plusieurs associations et collectifs féministes.

C’est le cas, par exemple, du collectif « Féminicides par Compagnons ou Ex », qui indique avoir recensé 102 féminicides en 2023. Sur X (ex-Twitter), la structure, constituée de bénévoles, interpelle le poids lourd du gouvernement :

Sur son compte Facebook, la Fédération nationale des Victimes de Féminicides (FNVF) conclue elle aussi sur ce chiffre de 102 féminicides. Elle note aussi que le ministère n’a pas réuni toutes les remontées des différents parquets. Pourtant, Le Figaro indiquait que le décompte révélé par Éric Dupont-Moretti reposait sur les « chiffres clôturés au 31 décembre ».

Contacté, le ministère de la Justice n’a pas répondu à nos sollicitations.

Mais la FNFV rappelle aussi un élément important : les 94 féminicides annoncés par le Garde des Sceaux ne concernent que les féminicides conjugaux. C’est précisément ce que pointe le collectif NousToutes, dans une publication sur Instagram. Ces cas de féminicides ne représentent qu’une des trois autres catégories existantes : en plus des femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, il y a aussi les féminicides familiaux (par le père, le fils), et les féminicides dits « sociaux », c’est-à-dire produits dans le cadre amical ou professionnel.

Le recensement des féminicides est un outil clef dans la lutte contre les violences faites aux femmes

En prenant en compte ces deux autres catégories, NousToutes arrive à un nombre total de 134 féminicides en 2023, dont 97 féminicides conjugaux, 17 féminicides familiaux et 20 féminicides sociaux. En 2022, le collectif recensait 147 femmes mortes en raison de leur genre.

Maëlle Noir, de NousToutes, rejette une « vision patriarcale du féminicide » de la part du gouvernement, limitant les cas au seul couple et écartant les autres « sphères de pouvoir et de violences » comme la famille ou le cadre professionnel et amical. Or « le recensement des féminicides est un outil clef dans la lutte contre les violences faites aux femmes », rappelle Maëlle Noir.

Définition politique

Ce recensement pourrait être encore plus important si l’on prend en compte les tentatives de féminicides, que le collectif estime à 153 en 2023, les meurtres des femmes transgenres, les travailleuses du sexe ainsi que les « suicides forcés », c’est-à-dire les suicides qui résultent du harcèlement du conjoint ou ex-conjoint.

Cette infraction est inscrite dans la loi du 30 juillet 2020 et provient du Grenelle des violences conjugales tenu en 2019. Les auteurs peuvent être condamnés à dix ans d’emprisonnement et 150 000 d’amende. Le Monde rappelait à juste titre que la France était le premier pays en Europe et le deuxième dans le monde à avoir inscrit le suicide forcé dans le Code pénal.

Loin d’un seul enjeu sémantique, cette définition a des conséquences directes en matière de politiques publiques, mais aussi de prises de conscience au sein de la société.

D’après les chiffres du ministère de l’intérieur évoqué par Le Monde, 759 femmes se sont suicidées ou ont essayé de le faire à la suite du harcèlement de leur conjoint ou ex-conjoint en 2023. Ce chiffre ferait bondir celui annoncé par Éric Dupont-Moretti dans Le Figaro. « Ce n’est pas un hasard si le gouvernement restreint la définition du féminicide au couple : c’est politiquement plus confortable », grince Maëlle Noir. Pour l’exécutif, élargir les féminicides aux autres catégories reviendrait à prendre le risque d’être mis en échec sur la lutte contre les violences faites aux femmes, érigée « première cause du [premier] quinquennat » d’Emmanuel Macron.

La définition du féminicide a donc une résonance hautement politique. Loin d’un seul enjeu sémantique, cette définition a des conséquences directes en matière de politiques publiques, mais aussi de prises de conscience au sein de la société.

Plusieurs associations ont voulu investir ce front. Depuis 2023, NousToutes, Acceptess-T (qui lutte contre l’exclusion des personnes transgenres), Les Dévalideuses (qui combat les discriminations à l’égard des personnes en situation de handicap), Act-up Paris, la Fédération Parapluies rouge et le Projet Jasmine de Médecins du Monde ont créé une Inter-Orga Féminicides (IOF). Le but : « lever le niveau de conscience collective et le débat public autour du phénomène structurel des féminicides » et « élaborer une définition des féminicides et établir une méthodologie de leur décompte », précise la charte de l’IOF.

Aujourd’hui, la plupart des collectifs féministes qui œuvrent à des décomptes réguliers se basent sur les articles de presse qui évoquent les cas. Un processus qui les fait dépendre du traitement médiatique des féminicides. Un traitement inégal, tant les rédactions n’accordent pas toujours des moyens humains et économiques sur ces sujets. Mais qui tend, tout de même, à s’améliorer. Avant la publication d’un prochain rapport sur cette question, Maëlle Noir révèle un chiffre : entre 2017 et 2022, l’occurrence du mot « féminicide » dans la presse a été multipliée par 78. Pas suffisant, encore, pour élargir la définition dans la tête d’Éric Dupont-Moretti.

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