À Mayotte, les funestes conséquences du sabordage de l’hôpital

Dans un contexte de pénurie d’eau courante au risque sanitaire certain, l’île est touchée de plein fouet par le manque de soignants. Si l’insécurité et les coupures d’eau expliquent en partie ce défaut d’attractivité, d’autres causes sont responsables, comme le climat de tension inhérent à l’opération Wuambushu.

Dominique Cenec  • 24 janvier 2024 abonné·es
À Mayotte, les funestes conséquences du sabordage de l’hôpital
La difficulté à s’approvisionner en eau pose un grave problème de santé publique.
© Dominique Cenec

« Tous les services sont perturbés. On manque considérablement de médecins. Qu’il s’agisse de spécialistes, de généralistes, de sages-femmes, d’urgentistes. On manque vraiment de tout à Mayotte. » Du haut de ses vingt ans d’expérience au sein du centre hospitalier de Mayotte (CHM), Echati Mchami observe avec amertume la déliquescence de celui-ci. « L’ambiance a changé. Il y a une surcharge de travail. Il suffit d’un pépin et les gens se chamaillent. Ça n’a rien à voir avec l’époque où tu allais travailler avec le sourire », déplore celle qui endosse également la casquette de secrétaire générale de la CGT Santé à Mayotte.

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Au CHM, 70 % des postes de praticiens hospitaliers ne sont pas pourvus. Et le manque d’effectif affecte aussi les centres de soins périphériques, où les roulements se succèdent pour assurer le minimum vital. Un véritable défi logistique à tous les étages. « L’organisation change tout le temps selon les renforts, mais ce sont majoritairement des contrats courts. À peine ces personnels ont-ils eu le temps de s’adapter qu’ils doivent repartir », déplore un urgentiste exténué. « On donne des milliers d’euros pour des contrats de quelques semaines au lieu de pérenniser ceux qui sont là et qui subissent », dénonce de son côté Echati Mchami.

Personne ne peut tenir. Mêmes nous, les natifs, nous sommes à bout. C’est trop.

Echati

Ce manque de personnel est observé avec inquiétude sur une île sujette aux maladies hydriques. Malgré une saison des pluies encourageante, le réseau d’eau demeure coupé un jour sur deux. Des économies de ressources qui exposent les plus précaires aux maladies, perturbent le fonctionnement de l’île et freinent son attractivité. « Personne ne peut tenir, reconnaît Echati. Mêmes nous, les natifs, nous sommes à bout. C’est trop. » Autre facteur repoussoir : « l’insécurité galopante », martèle-t-elle. Un sujet persistant, malgré une année 2023 marquée par un déploiement sécuritaire inédit. Celui-ci n’a pas seulement échoué ; aujourd’hui encore, il constitue un facteur majeur et sous-estimé de la désertion du personnel hospitalier.

Retour sur une opération fiasco

Devant la montée d’actes de violence (agressions, affrontements et cambriolages) qui n’épargnent pas le personnel hospitalier, l’État affiche un bilan annuel aussi ferme que contre-productif. Symbole de cette impuissance : l’opération militaro-policière Wuambushu, lancée fin avril 2023. Un millier de renforts sécuritaires, parmi lesquels la CRS 8, sont alors mobilisés sur les 374 km2 de l’île. Objectif : imposer le recours systématique à la force publique tout en expulsant un maximum de sans-papiers. De quoi instaurer d’emblée une ambiance belliciste qui inquiète une partie du personnel hospitalier.


Un des bidonvilles visés par l’opération Wuambushu, visant à expulser un maximum de sans-papiers. (Photo : Dominique Cenec.)

« Déjà en temps normal on sait que nos certificats médicaux sont jetés par la police aux frontières. On sait qu’une partie de la population est expulsée quel que soit son niveau de santé », explique Amir*, qui travaillait dans le service de médecine polyvalente du CHM. Signée par 200 soignants, une tribune est envoyée dès l’annonce de l’opération au préfet, à l’agence régionale de santé (ARS) et au ministre de la Santé. Son but : réclamer davantage d’explications. « Ma première peur, c’était qu’ils renvoient des patients vulnérables qui risquent leur vie en étant expulsés aux Comores », se souvient Émilie*, alors investie depuis deux ans au sein du service pédiatrique.

*

Les prénoms suivis d’une astérisque ont été changés.

« Je trouvais la tribune trop conciliante », juge de son côté Amir. Ce qui peut sembler paradoxal au regard de la réception de ce courrier dans la presse. « Certains se sont fait prendre à partie dans les services, se souvient une autre signataire. Il régnait un malaise qui consistait à dire : “Tu as signé la tribune, donc tu es contre Wuambushu.” » Une fracture se dessine au sein de la profession, à l’image du climat de tension sociale qui agite alors le département. Dans ce contexte de face-à-face imposé par l’opération, l’hôpital devient le champ de bataille d’un combat xénophobe qui ne laisse pas de place aux drapeaux blancs. Quitte à pousser de nombreux professionnels vers la sortie.

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Des blocages traumatisants

Le 4 mai 2023, Wuambushu est au point mort. À Doujani comme à Tsoundzou, coups de machette et pluies de cailloux ont calmé les ardeurs des renforts hexagonaux. Les expulsions massives promises par Gérald Darmanin sont également mises à mal. En cause : le refus du gouvernement comorien d’accueillir ces milliers de ressortissants expulsés de Mayotte. De quoi susciter la colère des militants pro-Wuambushu les plus radicaux, chauffés à blanc par l’ambiance martiale imposée par l’arrivée massive de képis et de blindés.

Au petit matin, une poignée de militantes locales prend ainsi d’assaut le dispensaire de soins de Jacaranda qui jouxte le CHM. L’action est revendiquée par le Collectif des citoyens de Mayotte 2018, un groupe d’action engagé contre l’immigration en provenance des îles voisines. Objectif : empêcher l’accès aux soins des étrangers. Et tant pis pour les dégâts collatéraux. «Ma vie vaut bien Wuambushu», peut-on lire sur les banderoles des bloqueuses.

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L’action devient le point de départ du blocage total de l’ensemble des structures de soins. Un souvenir encore difficile à évoquer pour le personnel hospitalier de l’époque. «J’ai vu les forces de l’ordre expulser les malades du bureau des admissions du CHM pour laisser le champ libre aux femmes du collectif. Celles-ci ont voulu m’arracher mon téléphone quand j’ai commencé à filmer. Ça m’a énormément marquée », relate Émilie, encore stupéfaite par «la rapidité avec laquelle l’ensemble du système de soins a été bloqué ».

Une scène qui n’arrive qu’à Mayotte. J’en ai perdu foi en l’humanité. 

Amir

« C’était l’effroi total, soupire Amir. On attendait une réponse de l’administration et du préfet. Comment laisser faire une pareille entrave aux soins ? Comment accepter de filtrer des patients selon des critères xénophobes ? C’était complètement lunaire, une scène qui n’arrive qu’à Mayotte. J’en ai perdu foi en l’humanité. » Tous les soignants interrogés évoquent un sentiment de résignation : « On s’est sentis abandonnés. Par la direction, les flics et même nos collègues. Seuls face à cette injustice », témoigne Émilie. Beaucoup de soignants s’orientent alors vers un départ du territoire. Ils seront rapidement rejoints par d’autres au vu de la détérioration du ­climat social.

Un duel de violences

« Durant l’opération Wuambushu, les violences sur les professionnels de santé étaient-elles moindres ? » Adressée au personnel du CHM en décembre dernier par Élisabeth Borne, cette interrogation révèle le niveau d’ignorance de la Première ministre. En témoigne le silence pesant récolté en guise de réponse. Si le contexte actuel est en effet marqué par une délinquance généralisée qui n’épargne pas les soignants, impossible d’oublier le tournant incarné par l’intervention.

Durant celle-ci, aucune réaction publique n’a empêché l’action des collectifs xénophobes. Aucun geste de compassion n’a été adressé aux soignants ou aux patients refoulés dans la violence. Le 30 mai, celle-ci s’est finalement retournée contre ses initiateurs. « Des jeunes ont attaqué l’entrée du centre de soins de Dzoumogné. Cela s’est produit à la suite de blocages au niveau de la maternité qui ont affecté le suivi gynécologique de jeunes mamans », recontextualise une responsable alors au cœur des événements. « Cela ne justifie rien, mais c’est un jeu de ping-pong. Tu bloques ma maman ? Je vais tout casser. »

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L’occasion est alors donnée pour officialiser la condamnation de l’entrave aux soins en activant le plan blanc. Un dispositif amené à se répéter jusqu’à aujourd’hui. « Une vitre pétée au centre de soins de Dzoumogné a permis aux autorités de justifier la fermeture totale des structures hospitalières, estime Karim. Tout à coup, les fautifs devenaient ces méchants délinquants. Alors même que les centres de soins étaient déjà bloqués depuis un mois par les collectifs. » S’ensuit alors une vague de violences impliquant des personnels de santé. Des événements qui, selon Karim, s’inscrivent dans la continuité du blocage des services de soins. « La violence des blocages a généré les caillassages des bus du CHM » estime-t-il.

« À ce moment-là, on a senti une vague de départs impressionnante. Moi-même, je n’avais qu’une envie : partir. Je ne me sentais plus du tout raccord avec l’idéologie ambiante. J’étais loin d’être le seul à le penser. Tous ces éléments ont eu un effet important sur l’attractivité », poursuit le soignant. Entre le départ des uns et le droit de retrait des autres, le traitement des malades s’apparente alors à de la « maltraitance ». Laquelle se poursuit aujourd’hui dans un contexte de pénuries d’eau.

Sentiment de gâchis

« On part avec un gros sentiment de gâchis, confie une spécialiste du cancer. Quand tu restes presque dix ans quelque part, que tu as construit des choses et que tu vois que ça ne tient à rien et que personne ne le reprendra. C’est dur. » Difficile pour les soignants partis durant cette période de se replonger dans l’évocation de celle-ci. D’autant plus au regard du long investissement personnel et professionnel d’une large partie d’entre eux, remplacés par des contrats courts.

Il m’était devenu impossible de rester au milieu de ce climat de haine sans aucun garde-fou.

« Wuambushu a mis en lumière beaucoup de problèmes. Cette période a pu accélérer ou déclencher des projets de départ de personnes qui étaient très heureuses à Mayotte malgré les problèmes de sécurité et des conditions de travail extrêmement difficiles », analyse la spécialiste, qui a quitté Mayotte dans la foulée de l’intervention. Son poste n’a toujours pas trouvé de remplaçant. Elle se désole également du départ de collègues qui « ont porté des projets pendant des années pour développer l’accès aux soins et la médecine du territoire, et qui se sont vus abandonnés et traînés dans la boue».


Des militantes engagées contre l’immigration en provenance des îles voisines bloquent un dispensaire. (Photo : Louis Witter.)

Parmi les raisons invoquées : à l’unanimité, un sentiment d’abandon par les autorités. « Nous n’avons eu aucun soutien, ni de la direction ni de l’autorité sanitaire. Aucune condamnation de cette petite élite de familles influentes qui ont décidé de faire la pluie et le beau temps en empêchant l’accès aux soins. Cela a fait beaucoup de mal à l’attractivité, d’une part, mais aussi au maintien de ceux qui étaient là depuis de nombreuses années. » Pour autant, pas question pour les professionnels interrogés d’évoquer un sentiment de regret. « Il m’était devenu impossible de rester au milieu de ce climat de haine sans aucun garde-fou. Une ambiance d’appel au crime, au meurtre, par des gens vidés de toute humanité. C’était terrifiant. »

Des conséquences tragiques

Alors qu’une nouvelle année se lève sur Mayotte, le champ lexical de la précarité s’enracine à l’évocation de son système de soins. Plan blanc, fermeture des urgences, droit de retrait à répétition : l’hôpital peine à se relever de ses dysfonctionnements. Un retard particulièrement malvenu au regard de l’urgence sanitaire consécutive à la pénurie d’eau courante.

Avec cette crise de l’eau qui favorise les maladies hydriques, le manque de personnel se révèle lourd de conséquences pour les patients. À commencer par les plus pauvres, qui ne bénéficient pas de l’aide médicale d’État, inexistante à Mayotte. Le manque de personnel entraîne aussi des dysfonctionnements dans les centres de soins périphériques. Pour les malades, l’accès à la santé est donc un véritable parcours du combattant. Beaucoup retardent au maximum le recours aux soins pour des raisons financières. Pour d’autres, rejoindre le seul hôpital du territoire pour maximiser leurs chances d’être accueillis par un professionnel est un périple simplement impossible.

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Sur le terrain, les répercussions de la chute de l’hôpital public se révèlent funestes : « On traite régulièrement des cas d’enfants qui nous parviennent à un stade avancé de déshydratation. Après un choc hypovolémique, les conséquences peuvent être terribles. On se dit que tout ça aurait pu être évité s’ils avaient été traités en amont », rapporte-t-on au sein du service réanimation du centre hospitalier de Mayotte.

Il m’est déjà arrivé d’assister au décès d’un enfant à la suite de complications liées au manque d’eau ou à la consommation d’eau impropre.

Malgré la multiplication de témoignages alarmants, l’ARS refuse de reconnaître des cas de nourrissons décédés en lien avec la crise de l’eau en cours. Son directeur, Olivier Brahic, ne peut cependant nier les situations graves résultant de « retards de prise en charge ». Lesquels continuent d’être évoqués au service de réanimation pour décrire la réalité d’un drame sanitaire invisible : « Il m’est déjà arrivé d’assister au décès d’un enfant à la suite de complications liées au manque d’eau ou à la consommation d’eau impropre. D’autres ont réussi à se relever, mais avec des séquelles cérébrales irrémédiables. » Des destins sacrifiés sur l’autel d’un système de soins lui-même malade. Sabordé au bénéfice de quelques-uns, délétère au détriment de tous.

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