Comment la FNSEA exploite les ouvriers agricoles

Ils et elles sont l’armée invisible de l’agriculture française. Alors qu’ils interviennent dans plus d’un tiers de la production, ils ont été les grands absents du débat public. La faute, notamment, au syndicat majoritaire, qui participe à leur maintien dans la précarité.

Pierre Jequier-Zalc  • 8 février 2024 abonné·es
Comment la FNSEA exploite les ouvriers agricoles
Les gardiens de troupeaux sont souvent logés dans des cabanes sans eau potable ni isolation.
© DAVID TATIN / BIOSPHOTO / AFP

« Comment voulez-vous qu’on appelle à manifester avec nos bourreaux ? » En une phrase, cet ouvrier agricole et militant de la Fédération nationale agroalimentaire et forestière (Fnaf) CGT résume crûment le dilemme qui s’est posé à de nombreux salariés agricoles ces dernières semaines. Une forte mobilisation dont ils partagent de nombreuses revendications – notamment celle d’un meilleur revenu – mais un mouvement social mené par des organisations patronales qui font beaucoup pour que leur réalité ne s’améliore pas, FNSEA en tête.

Pourtant, depuis plusieurs années, les salariés agricoles sont devenus une main-d’œuvre indispensable pour faire tourner l’agriculture française. Ainsi, entre 2010 et 2020, les salariés permanents non familiaux dans l’agriculture ont augmenté de 10 %, tandis que le nombre d’exploitants ou coexploitants a diminué, sur la même période, de 17,8 %. À eux seuls, ils réalisent donc plus du tiers du volume de travail agricole français. Sans pour autant que leur réalité apparaisse dans le débat public.

Les ouvriers agricoles sont toujours les oubliés des débats.

G. Bonnel

« Les ouvriers agricoles sont toujours les oubliés des débats », remarque Germain Bonnel. Pour ce sociologue à l’université de Lille et auteur d’une thèse sur les travailleurs agricoles de l’agriculture biologique, cela s’explique notamment par la grande diversité de ce salariat. « C’est une catégorie très difficile à saisir, avec beaucoup de saisonniers, et des réalités très différentes d’un secteur à un autre. Il est compliqué de comparer les conditions d’emploi dans une grande exploitation céréalière à celles dans le maraîchage bio. »

Cette diversité s’est longtemps traduite par une grande multiplicité de conventions collectives. « En 2010, par exemple, 237 conventions collectives existaient uniquement sur la production agricole », écrit ainsi le chercheur dans un de ses articles. Cependant, depuis 2021, une convention collective unique a été négociée par les organisations salariales représentatives du secteur avec la FNSEA. Une manière, aussi, d’unifier des conditions de travail jusque-là très variables selon les maigres acquis sociaux grattés ici et là. Car c’est aussi une caractéristique de cette population qui, quels que soient le travail effectué et la localisation, reste vraie pour tous les ouvriers agricoles : des conditions de travail pénibles et dégradées.

Logements indignes, horaires fous…

C’est par exemple le cas des gardiens de troupeaux dans les alpages. Ces saisonniers récupèrent les troupeaux d’éleveurs – chèvres, moutons, vaches – et les emmènent dans les pâturages l’été. Idyllique ? Pas vraiment. « On est logés dans ce qu’on appelle des cabanes. Souvent, elles ne permettent pas de vivre dignement, le poêle est défaillant, il n’y a pas d’eau potable, pas d’isolation. Elles peuvent être minuscules », raconte Jeoffroy Moreaux, berger et militant au Syndicat des gardiens de troupeaux (SGT) CGT dans l’Isère, qui regroupe près d’un tiers de la profession localement.

J’enquête actuellement sur un accident du travail mortel d’un ouvrier agricole. Il travaillait 66 heures par semaine !

À l’autre bout de la France, même constat pour Dominique Boucherel, salarié qui remplace les exploitants dans la production laitière lorsque ceux-ci sont absents ou empêchés. « Il n’est pas rare qu’on n’ait pas d’endroit pour se changer, ni de toilettes. Pour les hommes, ça peut être acceptable, mais pour les femmes, c’est vite problématique », souffle celui qui est aussi vice-président chargé de la production agricole à la CFTC Agri.

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Mais la triste médaille des pires conditions de travail revient sans doute aux travailleurs saisonniers étrangers, parfois sans papiers, exploités durant les récoltes ou les vendanges. « On dormait à même le sol, qui n’était même pas en dur. C’était absolument dégueulasse. On nous a laissés là toute la nuit. Les toilettes étaient atroces, pas praticables parce que bouchées. Il n’y avait pas d’eau chaude ni d’eau potable, très peu d’électricité, pas de chauffage », raconte Mamadou, ouvrier agricole sans papiers durant les vendanges en Champagne (1). Lui et une soixantaine d’autres ont attaqué leur employeur pour traite d’êtres humains après un contrôle de l’inspection du travail.

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Et tout cela, sans parler des revenus, souvent à peine au-dessus du Smic, avec des amplitudes horaires énormes du fait de dérogations permises par le code rural et des heures supplémentaires non prises en compte. « Ils ont des dérogations prises au niveau régional avec des durées du travail totalement folles », souffle Léna (1), inspectrice du travail dans le secteur agricole. Elle donne un exemple : « J’enquête actuellement sur un accident du travail mortel d’un ouvrier agricole décédé en décembre. Depuis septembre, il travaillait 66 heures par semaine ! »

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Les prénoms ont été modifiés.

Des conditions de travail et de revenus qui expliquent, pour tous nos interlocuteurs, la difficulté des exploitants agricoles à trouver de la main-d’œuvre. Pourtant, c’est bien les représentants de ces mêmes exploitants qui participent à leur maintien. « La FNSEA est majoritaire dans les chambres d’agriculture. Donc c’est avec eux que l’on négocie », explique le militant de la Fnaf-CGT cité précédemment, qui préfère rester anonyme pour ne pas rompre la maigre chance qu’il a de négocier des avancées sociales. Il poursuit : « Ils ne veulent rien lâcher, que ce soit sur les salaires ou même sur l’amélioration des conditions de travail. Ils nous mettent en concurrence avec les travailleurs étrangers qui acceptent des salaires misérables pour tirer les rémunérations vers le bas. »

Encore plus exposés aux risques sanitaires

Un son de cloche confirmé par Dominique Boucherel de la CFTC, présent dans les négociations nationales. « Lors de la dernière séance, il a fallu plus de sept heures pour obtenir la prise en compte de la revalorisation du Smic du fait de l’inflation. C’est quand même un peu pitoyable. » Pire, alors que la convention nationale avait pour but au moins d’unifier les conditions de travail tout en préservant certains acquis sociaux locaux, la FNSEA essaie de les remettre en cause. « Le treizième mois ou la prise en compte de notre ancienneté, qui existe dans certains territoires, peuvent être remis en cause. On est vus comme des charges », regrette Dominique Boucherel.

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Les « charges », les mêmes que celles dénoncées par la FNSEA et la Coordination rurale sur les blocages ? Pourtant, grâce à des contrats spécifiques, notamment sur le travail saisonnier, les bas salaires sont déjà exonérés de cotisations patronales. « ’Si on dépasse le Smic, on va payer des charges’, voilà le discours qu’on nous rabâche », s’indigne José Blanco, secrétaire général de l’intersyndicat CGT du champagne, dans un secteur viticole très prospère.

Dans les grandes exploitations, qui va balancer les produits phytosanitaires dans les champs ? C’est les salariés !

J. Blanco

Dans les Alpes, le Syndicat des gardiens de troupeaux a réalisé un clip de rap pour dénoncer leurs conditions de logement. « Ça a ulcéré les fédérations départementales de la FNSEA (les FDSEA). Ils m’ont quasiment insulté, assurant que ce qui était dénoncé n’existait pas ! » rit jaune le syndicaliste de la Fnaf-CGT en Rhône-Alpes.

Une forme d’invisibilisation de la réalité de leur travail que la mobilisation des agriculteurs a cruellement mise en évidence. Jamais, dans le débat public, il n’a été question de leurs conditions. Pire, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, intervient comme l’interlocuteur principal du gouvernement. Autant dire qu’il n’y avait que peu de chances pour que cela aboutisse à des avancées sociales pour les ouvriers agricoles, au contraire.

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Et ça n’a pas manqué. Totalement absents des mesures gouvernementales, les salariés agricoles pourraient même payer les conséquences de celles-ci, comme avec la mise en pause du plan Écophyto, qui visait à réduire l’usage des produits phytosanitaires. « Dans les grandes exploitations, qui va balancer les produits phytosanitaires dans les champs ? C’est les salariés ! » remarque José Blanco.

Inverser la tendance ?

Dans un communiqué, la FNAF-CGT s’inquiète aussi des conséquences sociales des annonces de Gabriel Attal. « Ce sont les salariés qui vont trinquer. Le régime pour les saisonniers dits ‘travailleurs occasionnels et demandeurs d’emploi’ (Tode) est non seulement pérennisé, mais cette exonération des cotisations sociales est appliquée jusqu’à 1,25 fois le Smic. Ce qui aggrave la trappe à bas salaires, smicardise et précarise toujours plus le salariat agricole. S’ajoute la simplification du droit du travail, notamment des dérogations sur le temps de travail qui ouvrent à des semaines de 60 ou 70 heures, et conduisent à une détérioration des conditions de travail et de la santé des salariés. »

Pour essayer d’inverser la tendance, le groupe communiste à l’Assemblée nationale a déposé une proposition de loi en décembre dernier, visant à « garantir aux travailleurs saisonniers agricoles des conditions de travail et d’accueil dignes ». Portée notamment par André Chassaigne, elle vise, entre autres, à améliorer la reconnaissance de ces métiers et à impliquer pénalement les donneurs d’ordre, qui se cachent souvent derrière une cascade de prestataires. À voir, désormais, si elle recevra un bon accueil dans l’Hémicycle. Ce dont on peut déjà se douter, c’est que les grands syndicats d’exploitants, FNSEA en tête, feront en sorte de batailler contre. Et trouveront toujours une bonne oreille du côté du gouvernement pour se faire entendre.

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