Les Naturalistes des terres, « déters » à passer à l’action

Depuis plus d’un an, le collectif des Naturalistes des terres agit lors des mobilisations en posant des nichoirs, en creusant des mares, en organisant des balades naturalistes politisées… Ils proposent une nouvelle forme de militantisme écolo.

Vanina Delmas  • 17 avril 2024 abonné·es
Les Naturalistes des terres, « déters » à passer à l’action
Des militants lors du festival organisé par le collectif "Non à l'A133-A134", les Soulevements de la Terre et les Naturalistes des terres contre le contournement-est de Rouen, à Léry, près de Rouen, le 6 mai 2023.
© Lou BENOIST / AFP

« Nous sommes les témoins directs du silence qui progresse », déclaraient les Naturalistes des terres dans leur appel publié en février 2023 dans la revue Terrestres et le média Reporterre. Depuis plus d’un an, ils ont décidé de sortir du bois et de passer de l’observation à l’action au sein des luttes locales qui pullulent sur le territoire. Lors d’une rencontre réunissant des naturalistes, des militants écolos, et des chercheurs et chercheuses en écologie, deux questions majeures éclosent : ne serait-il pas temps de créer une nouvelle force naturaliste en dehors des cadres institutionnels ? Sommes-nous si nombreux que ça à penser ainsi, à vouloir agir ainsi ?

Ils mettent alors en ligne une carte collaborative pour se compter, se localiser, se motiver. Celle-ci recense actuellement près de 1 200 naturalistes, professionnels ou amateurs, prêts à s’investir dans les luttes près de chez eux. « Ce collectif permet de leur dire que cette impuissance ressentie globalement par les naturalistes dans les bureaux d’études, les associations de protection de l’environnement, des comités scientifiques, des institutions n’est pas une fin en soi. Il y a d’autres façons d’être naturalistes », explique Torcol*, qui a travaillé pendant quelques années à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage et est aujourd’hui paysan naturaliste.

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Les personnes citées ont préféré utiliser un pseudonyme, en choisissant une espèce qui leur tient à cœur. Une pratique courante chez les Naturalistes en lutte.

« Tous les ornithologues plus âgés qui m’ont formé ressentent énormément de tristesse car ils ont véritablement vu, vécu la destruction du vivant !, ajoute Merle*. Sans outil politique pour comprendre et accepter qui sont les véritables responsables de ces désastres écologiques, nous ne pouvons pas forger de pensée révolutionnaire naturaliste. »

Encore aujourd’hui, les associations sont porteuses de la conservation dominante au service du capitalisme.

Merle

Pour beaucoup d’entre eux, cet engagement politique n’était plus compatible avec leur poste au sein de bureaux d’études ou même d’associations pour la protection de la nature et de l’environnement (APNE). Parfois à cause du manque de temps pour effectuer leur travail comme ils l’entendent, souvent en raison du fossé entre leurs valeurs et l’utilité de leur travail qui sert des appels à projets souvent destructeurs de l’environnement. « Encore aujourd’hui, les APNE sont porteuses de la conservation dominante au service du capitalisme dans le sens où elle vient réparer les destructions du vivant mais sans avoir de rapport critique puisque c’est cette destruction du vivant qui finance les APNE. C’est davantage un rapport de pansement qu’un rapport révolutionnaire », détaille Merle.

Dissonance cognitive et surveillance accrue

Une dissonance cognitive à laquelle s’est ajoutée une surveillance accrue, voire une criminalisation des engagements militants notamment depuis la loi Séparatisme de 2021 qui oblige les associations à signer un contrat d’engagement républicain afin d’obtenir leur agrément ou des aides publiques. Dernièrement, l’Association de protection d’information et d’études de l’eau et de son environnement (APIEEE) dans les Deux-Sèvres a vu disparaître ses subventions qui représentent 25 % de son budget pour avoir affiché son soutien en faveur des militant·es antibassines.

L’alliance entre naturalistes et militant·es plus classiques n’était pas si évidente car la majorité du mouvement écologiste n’est pas tant sensibilisée que ça aux enjeux concrets des actes sur la biodiversité. Parfois des dissonances émergent entre les contraintes de certaines mobilisations et les conséquences sur le vivant. « Certes, il y avait souvent des espèces brandies comme symboles dans les luttes, mais pour nous, c’était parfois trop utilitariste et pas forcément dans un rapport de soin, d’attention au vivant. Par exemple, des actions de masse étaient organisées en pleine période de reproduction d’une espèce, sans penser aux conséquences sur le vivant, affirme Merle. Si on fait attention aux non-humains qui nous entourent, l’attachement au territoire n’en sera que plus fort. »

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Les premiers à avoir tissé des liens entre ces deux mondes sont les Naturalistes en lutte sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Au départ, une partie des zadistes ne percevaient pas forcément l’importance de recenser la faune et la flore du bocage selon les saisons. Puis, ce collectif est devenu une composante à part entière de la lutte, notamment en ayant mis à jour le mirage des mesures de compensation écologiques qui n’en étaient qu’à leur balbutiement, et en ayant identifié des espèces protégées « oubliées » des inventaires officiels. Des trouvailles qui ont permis de nourrir le dossier judiciaire, de ralentir le projet et d’amplifier la lutte contre l’aéroport.

Pour le moment, les Naturalistes des terres ont opté pour trois modalités d’action : la mise en défense d’un milieu face à un futur chantier, la « renaturation » d’un site précieux pour la biodiversité et le « désarmement » c’est-à-dire s’attaquer à une infrastructure responsable de la destruction du vivant afin qu’un milieu se porte mieux. « Nous sommes formés à entretenir des milieux, à faire des chantiers, à utiliser des outils, à penser de manière maligne des façons de faire pour renforcer, protéger les milieux… Notre pari est de subvertir ce savoir-faire au service des luttes, et de montrer aux naturalistes qu’ils peuvent agir en dehors des cadres institutionnels », résume Merle.

Ce soin au vivant ouvre un horizon politique et populaire vital.

Torcol

Leur première action a eu lieu en avril 2023, à la tourbière du Bourdet, dans les Deux-Sèvres, complètement asséchée par les maïsiculteurs, prêts à sacrifier le vivant pour faire deux fois plus de culture. Visages cachés par des masques d’animaux et munis de bois mort, de pierres et d’un peu de ciment, une poignée de Naturalistes des terres ont alors rebouché les drains afin de restaurer le cycle naturel de ce milieu humide, riche en biodiversité.

« Nos savoirs sont assez populaires dans le sens où c’est facile d’apprendre à identifier des plantes, des oiseaux, et que finalement, restaurer un milieu ne relève pas de la grosse ingénierie mais plutôt du bricolage. Ce soin au vivant ouvre un horizon politique et populaire vital, car il ne faut pas oublier que nos défaites que sont les pertes d’habitats, l’extinction d’espèces sont bien souvent définitives, quasiment irréversibles ! », commente Torcol.

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Un mois après, ils rejoignent la mobilisation pour préserver la forêt de Bord menacée par le projet de contournement routier de Rouen. L’une des actions consiste à planter des clous dans les arbres pour les défendre face aux tronçonneuses, l’autre à creuser des mares naturelles pour accueillir les pluies de l’automne puis des amphibiens, des tritons… Volée de bois vert sur les réseaux sociaux et les plateaux télé sur lesquels les plus réactionnaires des commentateurs se transforment soudainement en écologues expérimentés.

« Nous avons été marqués par le niveau d’ignorance sur ces sujets ! Pour certains députés, il semble inconcevable de créer une mare sans bâche plastique…, se moque Merle. Heureusement, des spécialistes, des scientifiques nous ont soutenus affirmant que notre démarche n’était pas bête. » En effet, le site avait été soigneusement choisi pour la qualité de son sol et la proximité avec une autre mare grouillant de crapaud épineux, triton alpestre et salamandre tachetée. Quant aux clous, ils ne sont pas dangereux pour l’écorce, seulement pour les tronçonneuses. Mais les militants avaient veillé à taguer les arbres selon la norme utilisée par l’Office national des forêts (ONF) pour distinguer les arbres à préserver pour favoriser la biodiversité.

Hybridation

Pour les Naturalistes des terres, cette mobilisation en forêt est un acte fondateur pour leur collectif et le récit qu’ils veulent construire, axé sur le côté sensible, le rapport d’altérité et d’empathie envers le vivant que sur de la pédagogie pure. Chez eux, même les balades naturalistes sont politisées afin de bouleverser les regards et d’ajouter une ligne de plus à ce nouveau récit.

Les béotiens, les novices, les militants d’autres luttes sont essentiels pour éviter de retomber dans cet entre-soi qu’on dénonce.

Torcol

Pour Torcol, il est important de ne pas rester entre naturalistes : « Les béotiens, les novices, les militants d’autres luttes sont essentiels pour éviter de retomber dans cet entre-soi qu’on dénonce. Sur le plan philosophique, on peut dire que les naturalistes n’ont pas échappé à l’ontologie dualiste nature/culture au sens de l’anthropologue Philippe Descola mais en se réfugiant du côté de la nature, en ne s’intéressant peut-être pas assez aux humains. Or, la révolte naturaliste n’est possible que par hybridation avec d’autres corps non naturalistes. »

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Les 27 et 28 avril, des inventaires naturalistes éclairs sont prévus contre le projet de méga entrepôt Green Dock sur le port de Gennevilliers dans les Hauts-de-Seine, un mois avant une action portée par les Soulèvements de la Terre. En juillet, les Naturalistes seront présents au sein du convoi de l’eau contre les mégabassines, à partir du 16 juillet. Le slogan « Nous sommes la nature qui se défend » a de beaux jours devant lui.

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