Macron pratique la politique du pire en Nouvelle-Calédonie

Il aura suffi de trois ans à l’exécutif pour saccager l’équilibre précaire de l’archipel. Le président tente désormais de rattraper une situation qu’il a lui-même provoquée.

Nils Wilcke  • 15 mai 2024 abonné·es
Macron pratique la politique du pire en Nouvelle-Calédonie
Une femme avec le un drapeau du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS), à Nouméa, le 13 avril 2024, pour protester contre le projet de loi constitutionnelle.
© THEO ROUBY / AFP

Emmanuel Macron a tranché, la réponse de l’État sera répressive en Nouvelle-Calédonie. Le président sort l’artillerie lourde en demandant l’instauration de l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie, à l’issue du conseil des ministres ce mercredi 15 mai. Un régime d’exception déjà instauré précédemment huit fois en France que l’Élysée justifie par la situation « insurrectionnelle » sur le Caillou, qui a déjà fait quatre morts, dont trois parmi les jeunes Kanaks et un chez les forces de l’ordre, ce jour même. La colère explose chez les Kanaks après la réforme électorale très contestée votée par l’Assemblée nationale mardi soir, qui affaiblit, selon eux, leur représentativité.

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« L’heure n’est pas grave, elle est très grave : si l’appel au calme n’est pas entendu, il va y avoir beaucoup de morts dans l’agglomération de Nouméa aujourd’hui », affirme le Haut-commissaire de la République de l’archipel, Louis Le Franc. Le représentant de l’État sur place semble complètement dépassé, à l’image de l’exécutif qui bombe le torse affirmant que « toutes les violences sont intolérables et feront l’objet d’une réponse implacable », comme l’a déclaré Emmanuel Macron.

Ce sont des réponses policières à d’épineuses questions politiques, sociales et économiques.

F. Vergès

Le chef de l’État a annoncé l’envoi de 500 policiers et gendarmes supplémentaires pour épauler les 1 800 agents déjà déployés sur le terrain. « Ce sont des réponses policières à d’épineuses questions politiques, sociales et économiques. Ça ne résoudra strictement rien », déplore la politologue Françoise Vergès, très engagée dans les débats sur la décolonisation. « L’archipel se trouve à 22 heures de vol de la France elle est plus proche de l’Australie, on se trouve en Océanie, c’est absurde que tout soit décidé à Paris en 2024 ».

« Attal s’en fout des Kanaks, il veut juste que Darmanin se plante »

La réforme électorale, censée ouvrir le vote aux descendants des colons, était mal engagée depuis plusieurs mois et les signaux d’alarme se sont multipliés, sans que le président ne change sa stratégie. « L’exercice en Nouvelle-Calédonie, c’est de fabriquer du consensus pour éviter la violence. Or, le compromis, c’est l’antithèse de la Macronie qui se définit par sa transgression conservatrice », avance un ancien conseiller passé par le ministère des Outre-mer. Pire, le président a balayé l’avertissement de Jean-Marc Ayrault, qui a signé une tribune avec Manuel Valls et Édouard Philippe dans Le Monde le 4 mai dernier. Les trois anciens Premiers ministres ont plaidé pour retirer le dossier à Gérald Darmanin et le redonner à Matignon. En vain.

Aujourd’hui, l’entourage de Gabriel Attal met en avant son expérience comme conseiller politique et parlementaire de Marisol Touraine entre 2012 et 2017 sur les questions ultramarines. Manière de redonner une légitimité au locataire de Matignon, qui ne semble pas pressé de reprendre la main sur le sujet.

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Ce qui fait grincer des dents certains de ses anciens camarades : « On l’a rappelé à l’ordre pour lui dire que ça ne se faisait pas de publier sur sa page Facebook personnelle des photos de soi dans la piscine du préfet sous le soleil des tropiques quand on était en VO (Voyage officiel, N.D.L.R.) », se souvient l’un d’eux, sans nier la réalité de son travail, notamment sur le suivi de la loi instaurant l’égalité alimentaire sur l’Outre-mer. « La vérité, c’est qu’il s’en fout des Kanaks, il veut juste que Darmanin se plante », souffle un autre, en référence au climat de fin de règne au gouvernement.

Colonialisme et paternalisme

Mais la responsabilité finale de ce désastre incombe à Emmanuel Macron. « Le président s’est planté dès le début en favorisant les loyalistes pour engranger des voix en 2022 et en mettant Sonia Backès aux responsabilités, avec le résultat que l’on connaît », fulmine un ancien conseiller en charge du dossier. L’ancienne ministre des Outre-mer, qui n’a jamais lâché son mandat de présidente de l’assemblée de la Province Sud de la Nouvelle-Calédonie lors de sa prise de fonction, multiplie les duplex dans les médias pour en appeler à l’armée.

« Elle a un comportement qui confine au fascisme. Elle est la représentante d’une caste qui veut maintenir le régime colonial instauré après les accords de Nouméa », affirme la sociologue Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et collaboratrice régulière de Politis, qui a travaillé sur la Nouvelle-Calédonie à travers le prisme décolonial.

L’État français se comporte en État colonial et prédateur avec l’appui des descendants de colons.

N. Guénif-Souilamas

« Le Caillou est une colonie reconnue comme telle par les Nations Unies qui l’ont réinscrite sur la liste des territoires non autonomes. L’État français se comporte en État colonial et prédateur avec l’appui des descendants de colons. Il exacerbe les tensions et les oppositions », soutient la spécialiste, qui a suivi les négociations de Darmanin ces derniers mois. « Le dégel électoral n’est qu’un motif de colère parmi beaucoup d’autres dont les discriminations que subissent les Kanaks au quotidien. L’État les maintient dans un système discriminant et paternaliste. »

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Système éducatif discriminatoire, pauvreté galopante, difficultés pour se loger ou obtenir un simple prêt bancaire. 51 000 Calédoniens (19 % de la population) vivaient sous le seuil de pauvreté en 2020, selon l’Insee. À cela s’ajoutent des difficultés industrielles avec la déconfiture de l’extraction du nickel, sur lequel la France veut maintenir la main haute face aux appétits grandissants des Chinois et des Américains. « L’État colonial considère les Kanaks comme une variable d’ajustement, c’est insupportable », soutient Nacira Guénif-Souilamas.

La France tient tout un discours prétendument responsable sur les richesses de l’archipel, ce qui maintient de facto les Kanaks dans un état de soumission.

F. Vergès

« La France tient tout un discours prétendument responsable sur les richesses de l’archipel, ce qui maintient de facto les Kanaks dans un état de soumission. Comme si Bolloré et Total étaient plus propres que les populations locales en Afrique et en Asie. C’est d’une hypocrisie », renchérit Françoise Vergès. Avec cette nouvelle crise, l’influence de la France risque de souffrir dans le Pacifique. « C’est toute l’intention du président de se présenter comme le troisième homme dans la lutte de pouvoir entre la Chine et les États-Unis qui vole en éclat », se désespère un conseiller de l’exécutif.

Et maintenant ? Emmanuel Macron a annoncé dimanche dernier qu’il ne convoquerait pas le Congrès de Versailles « dans la foulée » de l’adoption du projet de loi constitutionnelle sur l’avenir électoral du Caillou. Ultime tentative de se poser en sauveur d’une situation qu’il a lui-même créé.

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