VSS : « Prendre en charge les victimes est une question de moyens et de volonté politique »

Comment la justice française a-t-elle fait face au mouvement #MeToo ? Réussit-elle à répondre aux attentes des victimes ? C’est à ces questions que Marine Turchi, journaliste à Mediapart, a essayé de répondre, en 2021, dans son livre Faute de preuves.

Pierre Jequier-Zalc  • 15 mai 2024 abonné·es
VSS : « Prendre en charge les victimes est une question de moyens et de volonté politique »
Manifestation, à l’appel du collectif féministe NousToutes, le 20 novembre 2021, pour dénoncer le nombre très élevé de classements sans suite des plaintes pour viol.
© Valerie Dubois / Hans Lucas / AFP

"La justice nous ignore, donc on ignore la justice. » Ce sont ces mots de l’actrice Adèle Haenel qui ont convaincu Marine Turchi, journaliste à Mediapart, pionnière dans l’investigation sur les violences sexistes et sexuelles, de se pencher sur le rôle de la justice dans leur prise en charge. Et le constat est amer. Sept ans après #MeToo, les avancées restent encore bien trop insuffisantes.

Quelle différence observez-vous entre les prises de parole d’Adèle Haenel, en 2020, et de Judith Godrèche, quatre ans plus tard ?

Marine Turchi : Quand Adèle Haenel prend la parole, on est dans un moment marqué par la tribune de Catherine Deneuve [qui parle de « droit d’importuner » N.D.L.R.], dans une sorte de retour de bâton par rapport à la parole des victimes de violences sexuelles. La parole de Judith Godrèche, elle, arrive après celles de Valentine Monnier, Vanessa Springora, Camille Kouchner, etc. Donc, forcément, elles ne disent pas la même chose. Le message d’Adèle Haenel, c’est : « Reconnaissez nos récits ». Judith Godrèche, elle, dénonce le silence et dit : « Maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »

À cette seconde question, c’est de la justice, presque instinctivement, qu’on attend qu’elle joue ce rôle. Y arrive-t-elle aujourd’hui ?

Au vu des chiffres élevés de classement sans suite, non. Le ministère de la Justice ne cherche d’ailleurs pas à obtenir des statistiques affinées en matière de violences sexuelles. Dans mon livre, je raconte un épisode marquant : quand, en 2021, je vais voir la porte-parole du ministère – face à laquelle j’ai dû batailler pour obtenir un rendez-vous –, elle m’avoue qu’ils ne disposent pas de chiffres plus récents que ceux de 2016 !

Après, il faut reconnaître qu’une partie du monde judiciaire – qui reste minoritaire – a pris conscience des dysfonctionnements. Certaines figures, comme Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Poitiers, disent qu’il faut entendre les interpellations d’Adèle Haenel et de celles qui ont suivi. On voit aussi que, ces dernières années, l’accueil de la parole dans les commissariats s’est amélioré et que davantage de policiers sont formés. Avec une limite : on peut former tous les policiers et magistrats que l’on veut, on ne détricotera pas une idéologie et des stéréotypes profondément ancrés chez certains. Enfin, il y a surtout un manque de moyens criant. Quand on compare à d’autres pays, on est très en deçà.

Dans votre livre, vous évoquez des structures, comme la Maison des femmes à Saint-Denis, qui fonctionnent bien. Pourquoi ne pas étendre ce genre de lieux ?

Cela fait longtemps qu’on observe que le problème, c’est que tout n’est pas fait au même endroit. Une personne qui veut porter plainte pour un viol récent doit se rendre au commissariat, puis à l’unité médico-judiciaire à l’hôpital pour faire les constatations. Tout cela est très violent. La Maison des femmes, à Saint-Denis, en signant un

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)

Pour aller plus loin…

Magali Lafourcade : « Remettre la désescalade au cœur du maintien de l’ordre »
Entretien • 20 octobre 2026 abonné·es

Magali Lafourcade : « Remettre la désescalade au cœur du maintien de l’ordre »

Après les manifestations du 17 octobre, la magistrate et secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’homme analyse la réponse de l’État à la mobilisation, l’usage massif des gardes à vue et l’évolution de la doctrine française du maintien de l’ordre.
Par Maxime Sirvins
« Il est l’heure de rendre des comptes » : en comparution immédiate, la justice applique les consignes de fermeté du gouvernement
Justice • 20 octobre 2026 abonné·es

« Il est l’heure de rendre des comptes » : en comparution immédiate, la justice applique les consignes de fermeté du gouvernement

Plus de 550 personnes ont été placées en garde à vue après la mobilisation du 17 octobre à Paris marquée par des heurts et des scènes de pillages. Certain·es mis en cause ont été jugé·es dès le 19 octobre en comparution immédiate. La majorité des prévenu·es n’avaient pas de casier judiciaire, mais les juges ont prononcé des peines de prison ferme ou des mandats de dépôt. Du jamais vu.
Par Céline Martelet
Face aux lycéens, une chaîne pénale au service du maintien de l’ordre
Enquête • 7 octobre 2026 libéré

Face aux lycéens, une chaîne pénale au service du maintien de l’ordre

Entre le 28 septembre et le 5 octobre, plus de 5 000 personnes ont été placées en garde à vue. Parmi elles, 85 % de mineurs. Une répression inédite faisant suite à des consignes ministérielles.
Par Pauline Migevant et Céline Martelet
Procès des « passeurs » : des hommes accusés d’avoir hébergé des victimes quelques jours avant le naufrage meurtrier
Récit • 21 septembre 2026

Procès des « passeurs » : des hommes accusés d’avoir hébergé des victimes quelques jours avant le naufrage meurtrier

Les auditions dans le procès dit des « passeurs » se sont clôturées sur les dépositions de Zar Mohamad S. et Shahed M. Selon l’accusation, les deux amis auraient chacun hébergé au moins une des 31 victimes avant le naufrage. L’un réfute, l’autre reconnaît. Tous deux pensaient « rendre service à un ami ».
Par Pauline Migevant