Guillaume Meurice : une affaire très politique

Le renvoi de l’humoriste, à l’heure où deux juridictions internationales condamnent le gouvernement Netanyahou, et malgré une plainte classée sans suite, pose question. Et l’on craint de voir dans cette sanction l’effet de l’air du temps favorable à l’extrême droite.

Denis Sieffert  • 14 juin 2024
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Guillaume Meurice : une affaire très politique
Guillaume Meurice, à Paris, en mars 2024.
© Maxime Sirvins

Le licenciement de l’humoriste Guillaume Meurice par la direction de Radio France a du mal à se frayer un chemin dans l’actualité politique de ces derniers jours. On peut à bon droit le regarder comme anecdotique, alors que le Rassemblement national est aux portes du pouvoir, que l’Ukraine croule sous les bombes et que le martyre de Gaza n’a pas de fin. On peut. Mais la décision de la direction de Radio France s’inscrit tellement dans l’air du temps, qu’il n’est pas interdit de braver un certain nombre de « non-dits » pour en rechercher la cause profonde.

La motivation du licenciement pour « faute grave » et « déloyauté » a un terrible angle mort : Gaza.

Rappelons d’abord le corps du délit. Le 29 octobre 2023, Guillaume Meurice a qualifié le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, de « nazi mais sans prépuce ». Le 6 novembre, l’Organisation juive européenne a déposé plainte pour « provocation à la violence et à la haine antisémite ». Plainte classée sans suite le 18 avril dernier par le parquet de Nanterre, qui a jugé que « l’infraction n’était pas caractérisée ». On notera donc que la direction de Radio France a fait du zèle par rapport à la justice. Mais allons au fond. Avant de prétendre juger la qualité du mot scandaleux, il faut en rappeler le contexte. La motivation du licenciement de Meurice pour « faute grave » et « déloyauté » a un terrible angle mort : Gaza.

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Le 29 octobre, soit vingt-deux jours après l’attaque terroriste du Hamas, Netanyahou avait déjà lancé une campagne meurtrière de bombardements sur la population civile de Gaza. Quelques mois auparavant, en décembre 2022, il avait intégré dans son gouvernement les chefs de file de la colonisation, suprémacistes juifs assumés, racistes et fiers de l’être. Dire de ces gens qu’ils sont des fascistes ne relève pas de l’invective mais de la caractérisation politique la plus rigoureuse. Étendre la qualification à Netanyahou, qui les a promus, et qui applique leur programme, n’est vraiment pas abusif. « Nazi » fait partie du droit à l’exagération inhérent à la satire. Mais Meurice a aggravé son cas en répétant son mot le 28 avril.

À cette date, Netanyahou avait déjà ordonné le massacre de 30 000 Palestiniens, en très grande majorité civils, femmes et enfants. Il avait déjà entamé une entreprise de nettoyage ethnique sans précédent depuis 1948 et usé de l’arme de la faim. Cette réalité, apparemment ignorée par la direction de Radio France, a valu des condamnations, au moins morales, des deux juridictions internationales dépendant de l’ONU, la Cour internationale de justice, qui n’a pas exclu la qualification de génocide, et la Cour pénale internationale, dont le procureur général a demandé, le 20 mai, un mandat d’arrêt international contre Netanyahou pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité ».

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Meurice n’a donc fait qu’énoncer à sa manière d’humoriste une vérité très largement admise. A-t-il attaqué Netanyahou en tant que juif ? L’aurait-il ainsi brocardé si le Premier ministre israélien ne se trouvait pas être un criminel de guerre ? Qui oserait, de bonne foi, répondre par l’affirmative à cette question ? La référence à la circoncision – le « sans prépuce » – a pu créer une ambiguïté. Mais cette ambiguïté peut être renvoyée aux contempteurs de Meurice. Pensent-ils que le criminel Netanyahou agit en tant que juif, et qu’il est un digne représentant du judaïsme ? Non, bien sûr. Du moins, il faut l’espérer. La satire peut donc aussi être interprétée comme une interpellation à l’adresse de ceux qui instrumentalisent la lutte contre l’antisémitisme pour inhiber, voire interdire toute manifestation en soutien des Palestiniens.

La sanction qui frappe Meurice n’est-elle pas davantage l’effet direct ou diffus de la pression de l’extrême droite ?

Dans cette affaire, ce n’est peut-être pas Meurice qui crée la plus coupable des confusions. Au moment où le Rassemblement national se présente comme un parangon de judéophilie en même temps que le plus ardent soutien à la politique d’Israël, il est permis de se demander si la sanction qui frappe Meurice n’est pas davantage l’effet direct ou diffus d’une pression d’une extrême droite d’autant plus faussement judéophile qu’elle est vraiment anti-arabe, et qui considère légitimement Netanyahou comme l’un des siens. Espérons que le licenciement de Meurice n’en annonce pas d’autres qui seraient trop évidemment en phase avec l’air du temps.

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