« Direct Action » : « La radicalité politique du sujet appelait une forme radicale »

Pour réaliser Direct Action, Guillaume Cailleau et Ben Russell ont filmé en immersion la vie quotidienne des zadistes de Notre-Dame-des-Landes.

Christophe Kantcheff  • 19 novembre 2024 abonné·es
« Direct Action » : « La radicalité politique du sujet appelait une forme radicale »
Sur la ZAD, le travail procure du plaisir et trouve son sens dans sa finalité : la lutte pour un autre modèle de production et de consommation.
© LOÏC VENANCE / AFP

Qu’en est-il aujourd’hui de la vie des zadistes à Notre-Dame-des-Landes ? Le Français Guillaume Cailleau et l’Américain Ben Russell, cinéastes habitués à travailler ensemble, ont voulu y voir de plus près. De très près même, s’immergeant dans le quotidien des 150 personnes qui y habitent et y travaillent. À la ZAD, tout est organisé et accompli en fonction du mode de vie qui a été choisi et s’oppose à nos sociétés de gaspillage et de consommation.

Aux yeux des cinéastes, Direct Action – le titre est en anglais – ne pouvait pas ne pas être en cohérence avec les valeurs des personnes qu’ils ont filmées. Explications avec Guillaume Cailleau et Ben Russell à propos d’un film dont la durée, 3 h 30, et le rythme permettent aux spectateur·rices, dont l’attention est par ailleurs trop souvent happée, de se rendre disponibles à la beauté qu’il recèle.

Quelle continuité voyez-vous entre le cinéma expérimental ou le documentaire ethnographique tels que vous les avez pratiqués jusqu’à maintenant et ce film-ci ?

Ben Russell : Il y a une continuité directe.

Guillaume Cailleau : Nous venons du cinéma expérimental, qui a toujours été projeté dans les salles. Cela a commencé avec les frères Lumière ou Méliès, et continué à travers les différentes avant-gardes. Pour nous, la forme est essentielle. Dans tous les films que nous avons faits, elle est associée au sujet qui lui correspond. C’est encore le cas avec Direct Action. En outre, nos sujets sont souvent politiques, de même que notre façon de travailler, qui est très indépendante.

B. R. : Mon troisième long métrage portait sur des mines de cuivre et d’or en Serbie et au Suriname. Même si le contexte est très différent, on y voit aussi des gens au travail, formant une petite société. L’idée était de réaliser un portrait des ouvriers qui vivaient dans cet endroit, et de l’endroit lui-même. C’était cette même idée de portrait que nous avions ici.

Le temps est l’un des thèmes essentiels qui traversent Direct Action. Vous avez notamment passé beaucoup de temps avec les personnes de la ZAD afin d’établir une relation de confiance. Comment avez-vous procédé ?

G. C. : Quand nous avons pris contact avec les gens de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, nous leur avons demandé si nous pouvions passer du temps avec eux en vue de réaliser un film. Nous n’avions pas une idée précise de ce qu’il serait. La première semaine, nous n’avons pas tourné, sauf le dernier jour. Nous avons passé la semaine à discuter, à cuisiner, à travailler, bref, à participer aux activités. Notre position était cependant très claire dès le départ : celle de cinéastes. En tout, sur quatorze mois, nous avons passé cent jours avec les personnes de la ZAD. Nous tournions un plan par jour, sachant que nos plans durent cinq à dix minutes.

Nous avions envie de faire un film décroissant en matière d’attention.

G.C.

Nous ne réalisions qu’une prise par plan. Par exemple, si quelqu’un faisait du maraîchage pendant quatre heures, nous tournions cinq ou six minutes. Nous sortions la caméra si tout le monde était d’accord. Nous déterminions le cadre, et celles et ceux qui désiraient ne pas apparaître pouvaient se tenir hors de celui-ci. Cette façon d’agir, très lente, nous permettait non pas de faire oublier notre présence mais de la rendre banale. Nous dormions sur place, au sein des différents collectifs, pour essayer d’avoir une vue globale de l’ensemble de la ZAD.

Notre portrait est évidemment incomplet – comme tout portrait – car vivent là-bas cent cinquante personnes et trente collectifs. Nous avons réalisé des plans dans le maximum de lieux différents pour avoir la vision la plus étendue possible. Nous avions nous-même besoin de temps pour comprendre le lieu, même si cette compréhension reste toujours imparfaite. ­D’ailleurs, nous avons continué à y réfléchir, puisqu’à la suite du film nous avons écrit un livre (1).

Une autre dimension du temps réside dans la durée des plans, qui par ailleurs sont fixes. Comment cette forme s’est-elle imposée ?

B. R. : Après la première visite, nous avons décidé de filmer par plans-séquences avec un trépied et des plans fixes. Nous avons

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