Cahiers du cinéma : « Nous croyons dur comme fer que la forme des films est politique »

Le titre fête ses 75 ans. L’occasion de prendre le pouls d’une revue à l’histoire conséquente mais qui ne cesse de chercher à se renouveler tout en ne cédant rien sur son activité principale : la critique.

Christophe Kantcheff  • 3 avril 2026 libéré
Cahiers du cinéma : « Nous croyons dur comme fer que la forme des films est politique »
© Montage : Vanessa Martineau / Politis

Dernier numéro paru : Cahiers du cinéma : Le Retour de Gus Van Sant / avril 2026, 98 pages, 7,90 euros

La revue a beau avoir un âge canonique, faire le pari de la presse, du cinéma et de la critique demeure une activité plus que vivante aux Cahiers du cinéma. La preuve avec son rédacteur en chef, Marcos Uzal, et sa rédactrice en chef adjointe, Charlotte Garson.

Les Cahiers du cinéma ont 75 ans. Comment définiriez-vous aujourd’hui la revue ? Comment faire pour la renouveler sans la trahir ?

Marcos Uzal : Ce qui est beau dans l’histoire des Cahiers, c’est qu’ils n’ont cessé de se renouveler. Notamment parce que c’est une revue ouverte au présent, à l’actualité cinématographique, aux nouveautés techniques et aux bouleversements politiques. Par ailleurs, nous n’avons pas de surmoi par rapport à l’histoire des Cahiers. Il y a un grand écart entre la façon dont nous sommes vus de l’extérieur, comme une institution, et la façon dont nous travaillons au quotidien.

Nous n’avons pas de surmoi par rapport à l’histoire des Cahiers.

M. Uzal

Charlotte Garson : En un mot, les Cahiers, c’est une revue de critique. Cela exclut d’autres définitions. Par exemple, ce n’est pas une revue d’histoire du cinéma. Même si dans les Cahiers, il y a parfois de l’histoire du cinéma. L’approche critique prime, même quand on parle de films anciens.

La revue a été relancée il y a six ans. Comment se porte-t-elle ? À qui vous adressez-vous ?

M. U. : En ce qui concerne les ventes, nous pouvons dire que nous nous maintenons – ce qui est déjà bien au vu de la situation de la presse et alors que pour nous la revue papier reste centrale. Aujourd’hui, nous avons un tirage de 26 000 exemplaires. Quant au public auquel nous nous adressons, il faut distinguer deux temps. D’abord celui de l’écriture : à qui s’adresse-t-on quand on écrit ? Idéalement, nous souhaitons que les textes puissent être lus par les vieux lecteurs des Cahiers mais aussi par une personne de 17 ans qui commencerait à s’intéresser au cinéma. Ce sont donc des textes qui doivent avoir autant de rigueur que de clarté, sans être tirés par le bas.

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Ensuite, il y a la sociologie de notre lectorat, qui, grosso modo, a majoritairement entre 30 et 50 ans et vit en région parisienne. En ce qui concerne le lectorat jeune, il est difficile à cerner. Il arrive que les enfants de nos abonnés lisent aussi les Cahiers. Beaucoup d’étudiants le lisent en médiathèque. Ou d’autres cas encore.

C. G. : Nous animons un ciné-club des Cahiers à Paris et allons présenter des films dans des salles un peu partout en France, où viennent beaucoup de jeunes. Leurs questions à la fin des films, souvent, nous font bouger.

Vous avez un collectif de 20 actionnaires, dont des producteurs. Interviennent-ils auprès de vous ?

C. G. : À notre arrivée, nous avons établi une charte d’indépendance, signée par les actionnaires.

M. U. : Et comme il y a 20 actionnaires, aucun n’est majoritaire. Aucun n’a donc le pouvoir de nous imposer quoi que ce soit. En vérité, personne n’intervient. La motivation des producteurs qui ont pris des parts était cinéphilique : ils voulaient que les Cahiers continuent.

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C. G. : L’indépendance a des conséquences sur la modicité de nos moyens. On ne peut faire d’innombrables grands reportages sur des manifestations cinématographiques qui se déroulent de par le monde. Nous sommes une toute petite équipe en termes de salariés, mais avec un grand volant de pigistes.

Comment est constituée votre équipe de critiques et comment la renouvelez-vous ?

M. U. : Le fait qu’il y ait toujours des personnes nouvelles qui puissent arriver nous tient à cœur. Mais ce n’est pas simple à trouver. Nous avons cassé une vieille barrière qui séparait la critique de l’université. Dans notre comité de rédaction, plusieurs personnes, de générations différentes, sont universitaires. Elles ont découvert l’écriture critique. Et comme nous voulions d’emblée un comité paritaire, c’était moins dans le milieu de la cinéphilie traditionnelle – dont je viens – qu’on allait trouver des femmes qu’à l’université.

La critique, contrairement au travail académique, implique une prise de risque subjective dans l’évaluation d’un film.

C. Garson

C. G. : La précarisation du métier fait qu’on a du mal à trouver des gens qui ont le temps d’aller quotidiennement en projection de presse. Nombre sont les rédacteurs et rédactrices qui exercent un autre métier, dans l’enseignement, les festivals, la programmation, mais c’est bien en tant que critique que chacun écrit dans les Cahiers.

N’y a-t-il pas un risque d’uniformisation du regard ?

C. G. : En effet, c’est pour cela qu’on les incite à sortir de leur spécialité. Et la critique, contrairement au travail académique, implique une prise de risque subjective dans l’évaluation d’un film, mais aussi la fréquentation des festivals, la réalisation d’entretiens.

Les Cahiers continuent à être attachés à l’écrit alors que les podcasts de critiques ou les émissions vidéo sont très prisés…

M. U. : La forme écrite nous importe et la critique reste pour nous avant tout un travail d’écriture. Ce qui n’exclut pas de penser à d’autres supports. Notre socle est la revue papier, mais nous avons des projets de podcast qui se précisent.

Avez-vous le sentiment que la critique reste légitime ?

M. U. : La critique est nécessaire et même presque inhérente au cinéma. On ne peut pas s’empêcher de parler après avoir vu un film. De manière plus politique, je dirais que nous sommes dans un monde où la pensée critique est mise à mal par d’autres manières d’intervenir dans l’espace public : la polémique, le buzz… On a l’impression que la critique est partout et qu’elle s’est démocratisée – avec Letterboxd et l’abondance des influenceurs sur les réseaux sociaux… Mais il s’agit là bien souvent plus de communication ou d’opinion que d’un véritable travail critique.

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La critique pratiquée dans les Cahiers du cinéma est-elle à vos yeux toujours à forte préoccupation formelle ?

La dimension politique passe par une analyse de la forme.

M. U.

M. U. : Il y a cette idée de Godard qui nous semble toujours juste : « Ne pas faire des films politiques mais faire politiquement des films. » Il y a quelques mois, nous avons publié un ensemble sur Gaza en parlant de films récents, dont La Voix de Hind Rajab, que nous n’avons pas ménagé. Le « message » ou les intentions du film ne suffisent pas. La fin ne justifie pas les moyens. On peut même analyser ce qu’il a de contre-productif et d’un peu aveugle politiquement. La dimension politique passe par une analyse de la forme. Non parce que nous plaquons une lecture formaliste, mais parce que nous croyons dur comme fer que la forme est politique. Et il peut y avoir une contradiction entre l’intention du film et la façon dont un film est fait.

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C. G. : Ce qui ne signifie pas défendre seulement un cinéma d’avant-garde ou de recherche ; on s’est enthousiasmés l’année dernière pour Une bataille après l’autre, par exemple.

M. U. : Il n’y a pas de mauvaise forme en soi. Il y a par exemple un mauvais classicisme, qui s’appelle l’académisme, et un bon classicisme…

C. G. : La critique telle que nous la concevons est fondamentalement esthétique, elle se situe dans un rapport à l’œuvre. Il y a d’abord ce que l’œuvre nous fait et, à partir de cela, nous réfléchissons à la façon dont elle fonctionne, dont elle est construite, etc. Et la légitimité de notre propos se rejoue dans le cheminement de chaque texte. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de politique dans cette réflexion. Mais un positionnement militant initial nous empêcherait d’être déstabilisés par ce que chaque film peut apporter de singulier.

Il y a d’abord ce que l’œuvre nous fait et, à partir de cela, nous réfléchissons à la façon dont elle fonctionne.

C. G.

M. U. : L’idéologie est un écueil, la promotion ou la communication – la petite phrase et les étoiles sur AlloCiné – en est un autre. Parce que la critique a perdu de sa puissance d’un point de vue social, on attend de plus en plus de nous – de la part d’attachés de presse, de distributeurs… – qu’on participe à la promotion. Or ce n’est pas notre rôle.

Ces deux dernières années vous avez consacré des unes aux femmes, à l’écologie, à Gaza, à Trump… Qu’est-ce qui détermine ces choix ?

M. U. : Ces unes cristallisent une réflexion que nous avons sur un événement ou une pensée depuis un certain temps – par exemple, sur Gaza nous avions déjà fait un dossier avec Elias Sanbar et Avi Mograbi, notamment, quelques mois après le 7-Octobre.

C. G. : C’est ainsi que nous sommes aussi revenus quelques mois après sa sortie sur La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer, sur lequel nous avions des points de vue différents. Nous nous sommes aperçus que le texte que nous avions publié ne nous suffisait pas, parce que nous continuions à en parler entre nous. Cela a pris la forme d’une table ronde avec plusieurs critiques des Cahiers, forme ancienne dans la revue que nous avons réactivée.

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M. U. : Les tables rondes servent aussi à identifier que la revue fonctionne à partir d’un collectif. Même si, concrètement, il n’est pas toujours simple de tous nous réunir ou d’aller ensemble aux projections de presse. Mais chaque fois que nous le faisons, c’est fructueux. Les numéros davantage portés et pensés par le collectif contribuent aussi à forger l’identité des Cahiers actuels.

Les femmes sont là, à tous les postes – même si, pour les cinéastes, leurs budgets sont encore bien moindres que ceux des hommes.

C. G.

Est-ce que #MeToo a changé votre regard critique ? Comment la revue a-t-elle investi ce mouvement ?

M. U. : Nous savions bien sûr qu’il y avait des jeux de pouvoir dans le cinéma mais, comme tout le monde, nous avons découvert la violence qui y avait cours grâce à ces révélations. Nous n’étions pas beaucoup plus informés que n’importe quel citoyen. En fait, nous, critiques, nous sommes les derniers à savoir ce qu’il se passe sur un tournage. Or, la critique a été prise à partie au point que la commission d’enquête parlementaire sur les violences sexuelles et sexistes dans le cinéma nous a convoqués. Les Cahiers ont été nommément visés par Judith Godrèche parce que Benoît Jacquot a été très ami de critiques qui y écrivaient.

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En outre, on a vu remonter des théories qui sont celles de la sociologue Geneviève Sellier. À savoir que la violence sur les plateaux est directement liée à la « politique des auteurs » conçue par les futurs cinéastes de la Nouvelle Vague quand ils étaient aux Cahiers – thèse qui me paraît aberrante. D’où la situation qui a été la nôtre : en tant que citoyens, nous étions très touchés par les violences que nous apprenions ; et, en même temps, en tant que membres des Cahiers, nous nous retrouvions sur la défensive. Par ailleurs, en tant qu’individu, critique et homme de plus de 50 ans, il est clair que mon regard a changé avec #MeToo. Certaines choses me sautent aux yeux désormais que je ne voyais pas naguère.

Il est clair que mon regard a changé avec #MeToo. Certaines choses me sautent aux yeux désormais que je ne voyais pas naguère.

M. U.

C. G. : Avec mes collègues femmes des Cahiers nous avons réalisé en février 2023 un numéro intitulé « Les femmes sont dans la place ». Parce que si la question de la représentation des femmes se joue dans tous les numéros, film par film, et que celle de la représentativité des femmes dans le cinéma tel qu’il se produit nous intéresse aussi depuis longtemps, nous voulions faire un bilan d’étape qui marque aussi le fait de cette présence : les femmes sont là, à tous les postes – même si, pour les cinéastes, leurs budgets sont encore bien moindres que ceux des hommes et leur part, loin de représenter 50 %.

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La question de l’existence ou non d’un « female gaze » (1) est aussi discutée dans ce numéro, ainsi que celle de pratiques critiques qui seraient spécifiquement féminines, ou féministes. Mais en ce qui concerne les conditions de travail dans l’industrie du cinéma, je me suis aperçue en faisant des entretiens avec des actrices que ce n’était pas à une revue spécialisée qu’elles voulaient parler des pires choses qui leur étaient arrivées. Dans une démarche qui tend enfin à la judiciarisation de faits de violence, elles préféraient s’adresser à des médias qui font des enquêtes ou à la commission d’enquête parlementaire.

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Regard féminin.

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