L’intelligence artificielle peut-elle fabriquer du temps libre ?

Les patrons de la Silicon Valley nous promettent un monde libéré du travail. Mais l’intelligence artificielle n’a peut-être pas les moyens de tenir toutes ses promesses.

Romain Haillard  • 18 décembre 2024 abonné·es
L’intelligence artificielle peut-elle fabriquer du temps libre ?
© LAURIN AmÈlie / KMSP / KMSP via AFP

La Silicon Valley veut vous délivrer du travail. Au salon VivaTech Paris, en mai dernier, Elon Musk prophétise : « Il est probable qu’aucun de nous, à l’avenir, n’aura d’emploi. » A priori, il ne fait pas référence aux plans de licenciements qui secouent le monde des Big Tech depuis le début de l’année 2024, mais plutôt aux gains de productivité espérés avec l’intelligence artificielle (IA).

La multiplication, depuis deux ans, des modèles d’IA générative, c’est-à-dire des outils capables de générer du texte, des images et des vidéos en réponse à une requête, pourrait bousculer le monde du travail. Parmi ces modèles, citons le plus connu : ChatGPT.

Ce « grand modèle de langage » (en anglais, Large Language Model, LLM), alimenté par la production d’une quantité faramineuse de textes, sait écrire. Suivant les instructions données – un « prompt », dans le jargon –, la machine joue le rôle que son utilisateur veut lui donner. Au hasard : celui d’un secrétaire de rédaction d’un journal de presse quotidienne régionale.

Pour couvrir efficacement le territoire de diffusion de ce type de titre, il faut des correspondants locaux. Ces travailleurs essentiels, bien ancrés sur un territoire donné mais généralement peu formés, couvrent des événements et envoient leur copie, réceptionnée et relue par des journalistes secrétaires de rédaction. Pour respecter la charte d’édition du journal, un travail de réécriture est généralement nécessaire et peut s’avérer fastidieux. Pourquoi ne pas demander à ChatGPT de le faire ?

Un « nouveau collègue » envahissant

Le groupe de presse Ebra – propriétaire de neuf quotidiens – s’est lancé dans l’aventure. Depuis 2023, des secrétaires de rédaction peuvent utiliser le LLM d’OpenAI, la société ayant développé ChatGPT. « Quand la direction générale nous présente l’outil, elle répète que c’est pour gagner du temps sur des tâches ingrates, répétitives, chronophages et rébarbatives », raconte Éric Barbier, journaliste et syndicaliste à L’Est Républicain, principal titre du groupe.

Plus l’IA s’améliore au contact des utilisateurs, plus elle a la capacité de les remplacer.

É. Barbier

Mais que faire de tout ce temps gagné ? Réduire le temps de travail ? Ce serait trop beau. Réassigner le travailleur à d’autres tâches à valeur ajoutée ? « C’est ce qui a été présenté aux rédactions », affirme le représentant du Syndicat national des journalistes. Le rôle confié à ce « nouveau collègue » préfigurerait la volonté de remplacer le travailleur, pas de lui dégager du temps, s’inquiète le syndicaliste : « Plus l’IA s’améliore au contact des utilisateurs, plus elle a la capacité de les remplacer. Imaginez-vous organiser votre propre obsolescence ! »

Après un premier test à Lunéville, Épinal, Saint-Avold, Metz et bientôt Belfort, le groupe Ebra a

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