Renouer avec l’émancipation !
L’historienne Michèle Riot-Sarcey s’interroge, dans un ouvrage ambitieux et innovant, sur les transformations des luttes pour l’émancipation des individus, des classes sociales et des minorités.
dans l’hebdo N° 1850 Acheter ce numéro

© Claude Clin / Hans Lucas / AFP
Émancipation : « action d’affranchir ou de s’affranchir d’une autorité, de servitudes ou de préjugés ». Synonyme : « libération ». Contraire : « Tutelle (mise en) ; asservissement ; soumission ». La définition du vieux dictionnaire Robert, édition de 1993 dirigée par Alain Rey, ne laisse aucune hésitation. Le terme comprend une dimension de dépassement de l’ordre établi, sinon de sa remise en cause.
Si l’on choisit ici de citer la définition d’un dictionnaire des plus classiques, c’est que l’idée même d’émancipation paraît aujourd’hui presque oubliée, ou sortie de nos radars contemporains. Si le mot apparaît dans les textes ou les discours politiques, il est curieusement « presque absent » du langage commun.
Qu’est donc devenue l’idée d’émancipation ? Aurait-elle, à ce jour, été réalisée ? Que signifiait-elle ? Le peuple serait-il enfin parvenu à s’émanciper ? On sourit, évidemment, à cette hypothèse pour le moins farfelue, en ces temps d’hégémonie néolibérale, de retour des fascismes, ou du moins de divers régimes « illibéraux » qui ont cours ces derniers temps. Quid des sans-papiers ? Quid des femmes ? Quid des exilés ? Plus largement, quid de l’autre, de l’immigré, du Juif ? Quid de l’étranger dans ce qui devrait être son pays d’accueil ? Il va sans dire que, dans notre monde, les exploité·es, les discriminé·es, ne sont pas encore parvenus à atteindre une émancipation digne de ce nom. Loin de là !
Professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-8, éminente spécialiste du XIXe siècle (et de ses révolutions, en particulier en France), mais aussi des utopies et du féminisme, Michèle Riot-Sarcey revient d’abord, à partir de ses travaux sur les années 1830 en Europe, sur une époque où « l’émancipation du peuple et des femmes » apparut alors comme un « futur accessible ».
L’historienne rappelle ainsi qu’entre 1832 et 1833, au lendemain des Trois Glorieuses – révolution étouffée par la montée sur le trône de France de Louis-Philippe en 1830 –, mais surtout de la révolte des canuts de Lyon, l’émancipation, « à lire les titres de presse » de l’époque, était « à la mode » et « sa conquête figurait en bonne place dans les commentaires des rédacteurs ». Hélas, l’embellie ne fut que de courte durée.
Mais cet essai ambitieux ne se contente pas de replonger dans la longue durée de l’histoire contemporaine des siècles passés. Michèle Riot-Sarcey s’essaie à décrypter les nouvelles socialités, notamment celles de la jeunesse aujourd’hui, ou au cours des dernières décennies.
À partir de dialogues avec des étudiants et l’étude de leurs travaux, la chercheuse a ainsi pu observer comment, malgré la publicité et autres algorithmes pouvant orienter les échanges d’informations vers un business, les réseaux sociaux sont aussi utilisés pour une vraie recherche d’émancipation, entre dialogues directs au sein de la même génération, mais aussi rencontres dans des espaces où le « souci de soi » passe « principalement par la fête ». Et par la danse, avec une volonté de prendre soin à la fois de son corps et de son esprit dans une démarche que l’on peut à bon droit qualifier d’émancipatrice.
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