Irak : la jeunesse militante cherche son union

Cinq ans après les révoltes de Bassorah, de jeunes activistes ont décidé de ne pas se laisser abattre face aux défis sociaux et environnementaux, alors que l’État reste englué dans des logiques électoralistes. 

Rémi Guyot  • 5 mars 2025 abonné·es
Irak : la jeunesse militante cherche son union
Des manifestants irakiens bloquent l’autoroute menant au port d’Umm Qasr, au sud de l’Irak, le 3 novembre 2019.
© Hussein FALEH / AFP

"Je viens d’un village proche de Ramadi. Nous avons fui Daech en 2014, en direction de Bagdad. Aujourd’hui je conseille mon gouvernement sur la question environnementale, notamment lors des COP », confie Rami K., 25 ans, militant écologiste. En Irak, 60 % des habitants ont moins de 30 ans. Il s’agit de l’un des pays les plus jeunes au monde. Et ici, comme partout dans le monde, il existe une jeunesse dont on entend trop peu parler, qui a la volonté de redresser un pays meurtri.

Frappé par des décennies de guerre, de dictature et de conflits internes, l’Irak oscille aujourd’hui entre un désir de reconstruction et les obstacles colossaux hérités de son passé. D’un côté, une jeunesse victime d’une crise environnementale, politique et économique, aspire à un avenir meilleur et à de plus grandes libertés individuelles.

De l’autre, un retour progressif du conservatisme religieux et des traditions tribales plane sur une partie du pays. Sur tout le territoire, l’État irakien est paralysé par des milices chiites installées aux postes clés, par une classe politique obnubilée par sa réélection et par une corruption endémique, qui le place à la 157e place mondiale de l’« indice de perception de corruption », selon Transparency International.

Un quotidien étouffant

À Bassorah, la deuxième ville du pays et principal centre économique grâce à ses gisements pétroliers, la vie est marquée par des contradictions frappantes. Ici sont centralisées 59 % des réserves du pays. Si, dans le centre-ville, se concentrent des immeubles et des hôtels modernes, des 4x4 de luxe ainsi que des cafés branchés, les bidonvilles en périphérie de la ville s’étendent toujours plus en raison de l’exode rural. La sécheresse, le chômage, l’absence de services et les guerres ont poussé nombre ­d’Irakiens à rejoindre les grandes villes.

« Je viens de Nassyriah, au centre de l’Irak, j’élevais des buffles avec mon père, déclare Ali, 29 ans. Mais nos bêtes n’avaient plus de quoi se rafraîchir. Il n’y a plus d’eau, et le gouvernement n’a rien fait pour nous. Je suis donc venu à Bassorah, car ici on peut trouver du travail plus facilement », témoigne celui qui est devenu livreur chez Talabat, une plateforme de ­livraison à domicile.

Les injustices vécues par la population ont conduit à un soulèvement en 2019 des jeunes chiites, communauté majoritaire. Les motivations étaient claires : fin de la corruption systémique, du chômage endémique, du manque de services publics et des ingérences étrangères. Ils sont parvenus à obtenir la démission du premier ministre, Adel Abdel Mahdi. Une première dans l’histoire du pays. Mais le chômage continue de pousser de nombreux jeunes à rejoindre les milices.

Je n’ai jamais vu un gouvernement qui n’en avait autant rien à faire.

A. Bakawan

Avec elles, c’est l’assurance d’un travail régulier et déclaré. Un luxe pour de nombreux Irakiens. De plus, 38 % des actifs sont fonctionnaires et donc soumis au risque de perdre leur emploi en cas de contestation. Cette dépendance vis-à-vis de l’État et des milices pour trouver du travail participe à la division au sein de la population. Les manifestations de 2019 avaient fait 600 morts et 25 000 blessés, tous réprimés par l’armée régulière et les milices chiites.

Dans le sud de l’Irak, les rivières qui irriguaient autrefois cette région fertile sont aujourd’hui

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)
Monde
Temps de lecture : 8 minutes

Pour aller plus loin…

Ukrainiens en Pologne : de l’hospitalité à l’hostilité
Reportage 13 mai 2026 abonné·es

Ukrainiens en Pologne : de l’hospitalité à l’hostilité

Au moment de l’invasion russe en Ukraine, nombre de familles ont trouvé accueil et protection chez le voisin polonais. Quatre ans après, la situation a changé. Les aides sociales ont été supprimées, les violences sont en hausse, les discours xénophobes et la haine en ligne progressent
Par Maël Galisson
À Kerkennah, en Tunisie, le soupçon migratoire pénalise la population
Monde 7 mai 2026 abonné·es

À Kerkennah, en Tunisie, le soupçon migratoire pénalise la population

Dans l’archipel tunisien, les contrôles de la garde nationale pour empêcher l’émigration clandestine se sont intensifiés depuis 2017. Un dispositif sécuritaire qui entrave la liberté de circuler des habitants et complique les conditions de travail des pêcheurs, déjà dégradées par la pêche illégale.
Par Nadia Addezio
« La gauche ne peut pas abandonner. Nous avons le devoir de gagner »
Entretien 4 mai 2026 abonné·es

« La gauche ne peut pas abandonner. Nous avons le devoir de gagner »

Deux continents, un combat. L’une, Janette Zahia Corcelius, résiste aux raid de l’ICE, la police anti-immigration de Trump. L’autre, Anzoumane Sissoko, lutte pour la régularisation des étrangers depuis vingt-quatre ans. Une rencontre pour penser la résistance transatlantique contre l’autoritarisme et les répressions anti-migratoires.
Par Juliette Heinzlef et Maxime Sirvins
Réfugiés afghans : « Je veux la liberté, vivre comme un être humain normal »
Enquête 30 avril 2026 abonné·es

Réfugiés afghans : « Je veux la liberté, vivre comme un être humain normal »

Journalistes, personnes LGBTQ+, femmes, enfants : des Afghan·es menacé·es par les talibans témoignent de leur abandon par la France.
Par Ana Pich