Hugo Lemonier : « Nous avons une dette vis-à-vis des victimes »
Alors que la plupart des médias ont fait revenir leur reporter du tribunal de Vannes, où est jugé le chirurgien Joël Le Scouarnec pour des agressions sexuelles et des viols sur 299 victimes, le journaliste spécialiste des questions de violences intrafamiliales y est encore. Choqué du traitement des victimes par les institutions.
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Hugo Lemonier est journaliste indépendant. Il collabore régulièrement avec Mediapart pour des enquêtes autour de la pédocriminalité et la protection de l’enfance. Il est l’auteur de Piégés. Dans le journal intime du Dr Le Scouarnec (Nouveau Monde éditions, 2025), où il rend compte de la parole des victimes et des défaillances institutionnelles. Il a récemment écrit pour Politis.fr, à propos de l'affaire Le Scouarnec.
Dans votre livre, vous vous intéressez surtout aux victimes. Pourtant, les médias, notamment ceux qui vous ont interrogé, décrivent principalement la personnalité de Joël Le Scouarnec. Pourquoi ?
Hugo Lemonier : En dépit de la révolution journalistique qui a été permise par le mouvement #MeToo, il y a encore une fascination pour les agresseurs et assez peu de considération pour les victimes. Elles demeurent les objets d’une procédure judiciaire et peinent à redevenir des sujets. Pour moi, c’est symptomatique de notre incapacité à penser au-delà du pénal, c’est-à-dire à la réparation des victimes et à la responsabilité de la société tout entière. Ce serait bien plus propice au changement social que la simple sanction de l’agresseur.
Joël Le Scouarnec a fait 299 victimes, il risque vingt ans de prison. La sanction n’a plus vraiment de sens à ce stade. Alors même qu’on devrait avoir une vraie réflexion sur le préjudice subi par les victimes : comment les violences sexuelles peuvent déteindre sur l’ensemble de leur vie, comment certaines n’arrivent pas à se considérer comme victimes en dépit du fait qu’elles le sont au regard de la loi ? Et, surtout, quelle est notre responsabilité dans ces viols en série ?
Cette fascination pour l’agresseur est-elle encore plus marquée lorsque ses victimes étaient mineures au moment des faits ?
En tout cas, la figure de violeur d’enfants, telle qu’elle s’est cristallisée au tournant des années 1990-2000 avec Marc Dutroux ou Michel Fourniret, renvoie au « mal ultime ». Il y a nécessairement une difficulté à penser autrement que par le prisme de cette figure du monstre. Bien que la plupart des médias n’utilisent plus ce vocable, on reste encore dans cette représentation. On ne pense pas le crime en dehors de l’agresseur. Alors même qu’il y a tout un tas de facteurs, de données collectives, objectives, sociales dont il n’est pas maître et dans lesquels il s’inscrit malgré lui.
Ce contexte est majeur dans l’affaire Le Scouarnec. Il ne s’agit pas d’un chasseur d’enfants comme Michel Fourniret : là, c’est quelqu’un qui avait le champ libre à l’hôpital. Il n’avait aucune contrainte. Il pouvait aller seul dans les chambres, isoler les patient·es de leurs parents, ses gestes n’étaient jamais questionnés par des adultes. Là, ce n’est plus le criminel mais ce contexte-là qui compte. Autrement dit, il n’est pas nécessaire de s’appeler Joël Le Scouarnec pour faire autant de victimes à l’hôpital.
Est-ce à dire que Joël Le Scouarnec est devenu un violeur en série aussi parce que cette série a été rendue possible par les personnes et les institutions qui ne l’ont pas empêchée ?
L’affaire Le Scouarnec révèle à tout le moins des dysfonctionnements, voire un système taillé pour les prédateurs. Un exemple : quand il est jugé pour détention d’images à caractère pédopornographique, la justice ne lui interdit pas d’exercer. On ne sait toujours pas combien de médecins continuent à exercer alors même qu’ils ont été condamnés pour des faits de pédocriminalité. Du côté du Conseil de l’ordre, l’étude de la jurisprudence prouve que les radiations ne sont absolument pas systématiques. J’attends beaucoup d’une potentielle création d’une commission d’enquête parlementaire sur les violences en milieu médical, proposée par la députée insoumise Sarah Legrain, parce qu’il faut prendre la mesure de cet impensé.
On attend trop de la justice, qui ne peut pas tout.
La justice n’est-elle pas la seule institution à même de pointer les responsabilités de la société dans ce qu’elle a pu produire comme dysfonctionnements ?
Il est indispensable qu’elle ne soit pas l’unique chemin. On attend trop de la justice, qui ne peut pas tout. La réflexion sur l’impensé des violences sexuelles commises dans le milieu médical doit se faire aussi en dehors du tribunal : au Parlement, dans la rue au travers de mobilisations, parmi
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