L’inceste et l’affaire Le Scouarnec : ni silence, ni omerta

Ces deux termes finissent souvent accolés, a fortiori lorsqu’il s’agit d’expliquer l’impunité d’un pédocriminel comme Joël Le Scouarnec. Mais ce mythe du « silence » occulte une réalité dérangeante : nous savions. Pas tout, mais nous savions. Et nous n’avons rien fait.

Hugo Lemonier  • 3 avril 2025 abonné·es
L’inceste et l’affaire Le Scouarnec : ni silence, ni omerta
Croquis d'audience réalisé le 5 mars 2025 montrant Joël Le Scouarnec s'exprimant lors de son procès pour avoir agressé ou violé 299 patientes, au tribunal correctionnel de Vannes.
© Benoit PEYRUCQ / AFP

« Le procès du silence », « trente ans de silence », « un silence coupable ? » Avec l’affaire Le Scouarnec, ce mot revient à la une de la presse comme un réflexe, notamment pour dépeindre la famille de cet ex-chirurgien, jugé pour des viols et agressions sexuelles sur 299 personnes. Mais silence de qui ? Joël Le Scouarnec reconnaît aujourd’hui les viols qu’il a commis sur trois de ses nièces, des faits pour lesquels il a été en partie condamné en décembre 2020 par la cour d’assises de Saintes. Ces incestes n’avaient, jusqu’à l’arrestation du pédocriminel en mai 2017, jamais été dénoncés aux autorités.

Alors, silence des victimes ? Non, car les nièces ont parlé. Alexandra, celle que Joël Le Scouarnec présente comme « la première » dont il a « abusé », s’est résignée à ne pas être entendue. Durant toute son enfance, raconte-t-elle à Politis, elle a senti sa famille, issue d’un milieu modeste, prise dans les filets de ce chirurgien.

À cette époque, la petite n’a pas dit un mot. Mais son corps, lui, a parlé. « Je me retenais d’aller aux toilettes », se souvient-elle, « jusqu’à m’en abîmer un rein ». La fillette fait des cystites à répétition. Elle garde encore en mémoire l’image d’un examen médical à l’hôpital. « Ils voulaient me mettre une sonde urinaire. Ils étaient à cinq à me tenir, je hurlais. »

Des institutions défaillantes

Jamais son comportement n’a éveillé d’interrogations. Ni son énurésie tardive, ni ses résultats scolaires catastrophiques. Alexandra a dû grandir dans l’indifférence des adultes supposés veiller à son bon développement. Médecins, comme enseignant•es. En « 2002 ou 2003 », sa mère lui confie que Joël Le Scouarnec a été surpris quelques années plus tôt alors qu’il s’était enfermé dans des toilettes avec une fillette. C’était lors de la fête des dix-huit ans d’Alexandra, on l’avait laissé filer sans rien dire. En écoutant sa mère, la nièce du chirurgien se raidit et confie alors pour la première fois ce qu’elle a subi.

Elle décide de dénoncer. Non pour obtenir justice pour elle-même, mais pour protéger les autres. Alexandra prend la décision de contacter le 119. La « honte » l’empêche de parler des viols, mais elle décrit des « attouchements ». Elle souligne la profession de Le Scouarnec et insiste sur le fait qu’il est quotidiennement au contact d’enfants. « On m’a répondu qu’on ne pouvait rien faire, que j’étais prescrite. » En réalité, même qualifiées d’agression sexuelle, les violences sexuelles incestueuses subies par Alexandra n’ont été prescrites qu’en 2015.

Comme si de rien n’était

De « silence », il n’y en a pas non plus chez les deux autres nièces de Joël Le Scouarnec. Paola* a parlé à sa sœur Iris*, à l’âge de 10 ans. Elles sont allées aussitôt voir leur mère Annie, qui les a crues sans hésiter. « Tu veux porter plainte ? » a demandé Annie à Paola, mais la fillette ne savait pas ce que cela voulait dire. « Je voulais oublier », raconte-t-elle à Politis.

Sa mère l’a bien emmenée voir une psychologue, mais Paola ne voulait pas s’épancher. La psy, mise dans la confidence par Annie, a fini par expliquer à la petite que son oncle était comme une boîte avec une partie malade en lui… mais s’est bien gardée de le signaler aux autorités. C’est le

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