À Berlin, les Turcs sous la menace de l’extrême droite

Après une campagne électorale éclair dominée par le thème de l’immigration, la communauté turque d’Allemagne fait les frais de la montée des discours xénophobes et du durcissement des politiques migratoires, promis par la coalition en voie de former le prochain gouvernement.

Adèle Surprenant  • 2 avril 2025 abonné·es
À Berlin, les Turcs sous la menace de l’extrême droite
Friedrich Merz, chef de la CDU/CSU et probable successeur du chancelier Olaf Scholz, entend durcir la législation sur l’immigration.
© Christoph Soeder / dpa / AFP

Le soir du 23 février, Hacı-Halil Uslucan se rend chez des amis pour suivre les résultats des élections en direct, à la télévision. « Je me suis demandé si je devais apporter mes valises », ironise-t-il avec le sérieux que lui confèrent ses rôles de professeur à l’université de Duisburg-Essen et de directeur de la Fondation pour les études turques et la recherche sur l’intégration (ZfTI), habitué à peser ses mots.

Pour lui comme pour environ 2,9 millions de personnes d’origine turque en Allemagne, les résultats des élections législatives anticipées ont de quoi susciter l’anxiété : les chrétiens conservateurs de la CDU/CSU sont arrivés en tête du scrutin avec 28,6 % des suffrages, ­tandis que le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) s’est, lui, hissé en deuxième position (20,8 %), obtenant le meilleur score enregistré par l’extrême droite depuis la Seconde Guerre mondiale.

La CDU/CSU et son chef Friedrich Merz, probable successeur du chancelier Olaf Scholz, ont notamment annoncé vouloir durcir les contrôles aux frontières, suspendre la réunification familiale pour les détenteurs de la protection subsidiaire, et évaluent la possibilité de révoquer la citoyenneté allemande des binationaux considérés comme « extrémistes » ou « anti­sémites ».

Bien qu’ils aient réfuté toute alliance avec l’extrême droite en marge de leur victoire aux élections, les conservateurs ont été accusés de rompre le « cordon sanitaire » en votant, fin janvier, une motion parlementaire sur l’immigration avec l’appui de l’AfD. Un climat politique aux répercussions sociales tangibles, estime Hacı-Halil Uslucan, pour qui « les discriminations sont pires que jamais ».

Éternellement étrangers

À mesure que refroidit la tasse de café posée devant lui, une autre amertume infuse le récit du professeur, dépliant le fil d’une histoire à la fois familiale et collective : en 1973, il est âgé de 13 ans lorsqu’il quitte la Turquie pour rejoindre son père à Berlin, arrivé deux ans plus tôt via le programme des gastarbeiter, les « travailleurs invités ».

Tant qu’il y a des besoins, ils acceptent les gens comme nous. Sinon, ils trouveront toujours le moyen de nous recaler.

Ş. Bilgi

Contrairement à ses voisins – à commencer par la France –, la République fédérale d’Allemagne (RFA) ne peut pas compter sur ses colonies pour répondre aux besoins de main-d’œuvre prescrits par la reconstruction et l’économie d’après-guerre florissante. En 1955, une série d’accords bilatéraux sont signés avec des pays d’Europe du Sud, et le programme s’élargit en 1961, entre autres, à la Turquie. Ses ressortissants deviennent vite les plus représentés parmi les gastarbeiter, puis la plus large minorité ethnique d’Allemagne de l’Ouest.

Arrive le premier choc pétrolier. L’économie est plombée, le chômage se répand et, en 1973, les autorités

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