« C’est comme si Chris Marker me tendait la main »

À partir des nombreuses coïncidences qui existent entre La Jetée et son histoire familiale, Dominique Cabrera tisse un film émouvant et fascinant, aux résonances politiques et métaphysiques.

Christophe Kantcheff  • 5 novembre 2025 abonné·es
« C’est comme si Chris Marker me tendait la main »
© Les alchimistes

Se reconnaître dans un plan de La Jetée, de Chris Marker, c’est ce qui arrive au cousin de Dominique Cabrera. De dos, devant la rambarde de la terrasse de l’aéroport d’Orly, un couple et son fils regardent au loin. Se retrouver dans ce film, considéré comme un chef-d’œuvre, c’est comme figurer sur un des vitraux de Notre-Dame, dit la réalisatrice. Mais cela signifie beaucoup plus encore : Dominique Cabrera tire ainsi tous les fils de cette coïncidence dans Le ­Cinquième Plan de La Jetée, réalisant une œuvre à la hauteur de celle de Marker : intime, politique, métaphysique. Et fortement émouvante.

Quel rapport entreteniez-vous avec Chris Marker et avec La Jetée en particulier avant de réaliser ce film ?

Dominique Cabrera : J’étais étudiante quand j’ai découvert La Jetée. J’ai trouvé le film génial tout en ressentant une étrange impression de familiarité, sans chercher pourquoi alors. Par ailleurs, quand j’ai commencé à faire du cinéma, je me suis adressée à la société de production Iskra, que Chris Marker, Alain Resnais et Agnès Varda avaient créée. Là, où j’ai été très bien accueillie, j’ai vu des bobines de films qui étaient presque toutes de Chris Marker. Et au mur il y avait des fax de lui avec ses fameux chats. La présence de Marker était très forte, même s’il était rarement dans les locaux.

Ensuite, il m’est arrivé de le côtoyer. Je me suis vraiment approchée de qui il était pour ses films bien sûr, et aussi pour son engagement personnel, à la fois politique et social (il était sans surplomb avec des ouvriers par exemple), et l’ascèse que représentait le cinéma pour lui. Enfin, pour sa façon de se tenir en dehors du monde. Il a toujours porté attention à ce que je faisais, il était pour moi comme un parrain de cinéma.

Ce nœud entre La Jetée et notre destin familial était tellement fort que cela m’a emportée et la nécessité de faire ce film s’est imposée.

Votre film naît quand votre cousin se reconnaît, lui et ses parents, sur une photographie constituant le cinquième plan de La Jetée. Pourquoi ?

C’était en 2018, je réalise soudain, grâce à mon cousin, les coïncidences incroyables entre La Jetée, dont les prises de vues ont été faites par Chris Marker à Orly en 1962, et ma propre vie et celle de ma famille : nous sommes arrivés d’Algérie à Orly en 1962, ce qui signifiait un deuil et une nouvelle naissance. D’où l’impression de familiarité dont je vous parlais. C’est extraordinaire que Marker ait fait un film aussi proche des traces intimes de mon histoire. Il y a cet écho temporel et géographique, mais aussi cette correspondance avec ce que raconte La Jetée sur la vie, la mort, comment on arrive ou pas à vivre avec le passé, etc. Ce nœud entre La Jetée et notre destin familial était tellement fort que cela m’a emportée, et la nécessité de faire ce film s’est imposée.

Vous procédez à une enquête. Les témoins que vous filmez ont tous un lien plus ou moins étroit avec Marker ou avec La Jetée. Comment les avez-vous choisis ?

Je cherche d’abord à savoir quand Chris Marker a tourné La Jetée, pour voir si cela peut

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Cinéma
Temps de lecture : 8 minutes