Iran : une révolution en quête de solution

Faut-il espérer pour les Iraniens une intervention américaine dont l’objectif sera la survie du régime en échange de profits pétroliers ?

Denis Sieffert  • 13 janvier 2026
Partager :
Iran : une révolution en quête de solution
Le 10 janvier, lors d‘une manifestation à Mashhad, deuxième ville d’Iran située au nord-est du pays.
© UGC / AFP

Si ce n’est pas une révolution, cela y ressemble fort. Le mot, hélas, n’est pas gage de réussite.
Il rend compte seulement de l’état de la mobilisation, de l’évolution politique et de la centralité de ses objectifs. Toutes les couches de la société iranienne, ou presque, sont là. Même les commerçants du bazar de Téhéran, soutiens traditionnels du régime. C’est la vie chère qui a mis en mouvement le peuple de la capitale et de toutes les grandes villes du pays, mais la question de la nature du régime s’est rapidement posée comme si tous les soulèvements des années précédentes, depuis 2009, remontaient à la surface.

Sur le même sujet : Iran : du bazar de Téhéran aux provinces, une colère populaire sous haute surveillance

La révolte des femmes en 2022, à la suite de l’assassinat de la jeune Mahsa Amini, coupable d’avoir mal ajusté son voile, était sans doute vouée à l’échec, mais leur lutte se réinscrit aujourd’hui dans une mémoire collective. Révolution donc, cette fois, par le nombre, par la politisation des mots d’ordre ciblant explicitement le guide suprême, c’est-à-dire la tête du pouvoir des mollahs, et par la panique qui s’empare des sommets.

Mais quelle solution alors que le régime, blessé, se lance dans une répression aveugle – on parle de six cents morts – et suscite des contre-manifestations de tous ceux qui trouvent intérêt au maintien du système. Faut-il s’en remettre aux gros sabots et aux missiles du duo de gangsters internationaux Trump-Netanyahou ? Des bombes sur Téhéran pourraient peut-être avoir la peau d’Ali Khamenei et de quelques autres caciques du régime, ou même frapper des cibles militaires, mais pour quelle suite ?

Avec Reza Pahlavi, d’un régime tyrannique à l’autre

La vérité, c’est que Trump et Netanyahou se moquent des Iraniens comme d’une guigne. L’un rêve d’une vassalisation de ce pays si historiquement indocile, mais riche en pétrole. L’autre veut le chaos qu’il pourrait vendre à son opinion publique. Que le nom de Reza Pahlavi, fils de feu le chah d’Iran, ressurgisse comme un recours, est à cet égard édifiant. Ce personnage lié à l’extrême droite états-unienne, et plus encore – mais c’est un peu la même chose – au premier ministre israélien, appartient beaucoup plus au problème qu’à la solution. Faut-il rappeler que l’épouvantable régime des mollahs n’a pas surgi du néant ?

Faut-il rappeler que l’épouvantable régime des mollahs n’a pas surgi du néant ?

La révolution islamique de 1979, dont l’ayatollah Khomeiny fut la figure de proue, est venue en réaction au pouvoir monarchique du chah Mohammad Reza Pahlavi. Cet effet d’optique explique d’ailleurs l’erreur d’une partie de la gauche française qui avait vu l’ayatollah comme un libérateur. On comprend, dans le désespoir qui est le leur, que certains Iraniens scandent le nom de l’héritier royal. Comment ne pas vouloir parer au plus pressé quand la répression s’abat ?

Mais que signifierait le retour d’un Pahlavi dans les fourgons de l’armée américaine ? Après quarante-six ans de pouvoir des mollahs et vingt-six ans de dictature des Pahlavi, ils devraient pouvoir espérer mieux qu’un régime fasciste. Que le personnage ait une soif de vengeance personnelle peut se comprendre, mais ce n’est sûrement pas le problème d’un peuple qu’il ne cesse d’appeler à la révolte à dix mille kilomètres de Téhéran.

Sur le même sujet : Iran-Israël : un monde arabe captif du camp occidental

J’ai eu l’occasion de rappeler récemment l’épisode d’août 1953. L’éphémère premier ministre de l’époque, le docteur Mohammad Mossadegh, avait pour son pays des projets d’émancipation. L’Iran n’a certes jamais été colonisé, mais il a subi cette forme de colonisation économique par le pétrole au début du XXe siècle. Les compagnies britanniques et américaines se sont ruées sur l’or noir iranien, spoliant le pays de ses richesses.

Mossadegh avait eu l’audace de nationaliser l’industrie pétrolière. Comme Gamal Abdel Nasser en Égypte avec le canal de Suez en 1956. Comme le Venezuela en 1976 (bien avant Chávez donc). Un coup d’État, connu sous le nom de code Ajax, ourdi conjointement par la CIA et le M16 britannique, chassa Mossadegh et réinstalla le monarque Reza Chah.

Le pétrole, la seule boussole de Trump

Rappeler l’histoire permet de comprendre dans quelle logique se situe Trump. Toujours la même : le pétrole. Les Iraniens n’ont guère de place dans cette affaire. Terrible ironie que ce retour pressenti d’un Pahlavi. Ce serait revenir aux causes du malheur de l’Iran en guise de « solution ». Le pouvoir des Pahlavi a été marqué par une corruption monstrueuse, un mépris occidentaliste pour la culture de ce vieux pays (on se souvient des fastes de Persépolis qui défiaient la misère populaire) et une répression sauvage menée par la sinistre Savak, la police politique.

Trump hésiterait à déclencher une offensive militaire qui créerait le chaos.

Il semble que, pour toutes ces raisons, l’hypothèse Pahlavi n’ait pas la préférence de l’administration américaine. Trump, peut-être bien conseillé en la circonstance (disons-le vite), hésiterait à déclencher une offensive militaire qui créerait le chaos, sans aucunement garantir une solution pérenne. Les États-Unis en ont fait l’expérience en 2003 en Irak avec leur « proconsul » Paul Brenner. Mais Netanyahou n’a pas les mêmes préventions.

Sur le même sujet : « Il revient aux Iraniens de changer leur régime, pas à Netanyahou »

On est tout de même stupéfait devant le cynisme de ce personnage qui fait mine de s’apitoyer sur le sort des Iraniens, alors qu’il vient de faire massacrer 70 000 Gazaouis et d’anéantir toute une société. Ce serait un trophée de plus dans sa guerre des « sept fronts », au centre de sa propagande depuis le 7-Octobre. Mais alors, où est la solution ? Il est difficile de l’attendre de dirigeants qui n’ont aucune empathie pour les Iraniens. Au mieux, leurs bombes feront cesser la répression pour négocier la survie du régime en échange de quelques avantages pétroliers.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Monde
Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

De Genève aux geôles de Téhéran : le nucléaire iranien, seul levier diplomatique
Analyse 26 février 2026 abonné·es

De Genève aux geôles de Téhéran : le nucléaire iranien, seul levier diplomatique

Alors que le troisième cycle de négociations entre Washington et Téhéran a eu lieu ce 26 février à Genève, le fleuron de la flotte américaine met le cap sur le détroit d’Ormuz. Entre calculs électoraux américains et menaces d’escalade iranienne, le sort du programme nucléaire iranien importe plus pour les États-Unis que les souffrances du peuple iranien.
Par William Jean
Les années Leïla Shahid
Hommage 25 février 2026 abonné·es

Les années Leïla Shahid

Pendant plus de vingt ans, cette grande dame a incarné le combat des Palestiniens, à Paris et à Bruxelles, sans jamais abandonner les principes moraux qui étaient les siens.
Par Denis Sieffert
« La hausse des droits de douane se répercute sur les ménages américains les plus modestes »
Entretien 25 février 2026 abonné·es

« La hausse des droits de douane se répercute sur les ménages américains les plus modestes »

Christophe Blot, économiste à l’OFCE, spécialiste des États-Unis, explique pourquoi les plus modestes sont ceux qui, principalement, payent la hausse des tarifs douaniers brandie par Donald Trump.
Par Olivier Doubre
« Contre l’impérialisme, les aspirations décoloniales imaginent une autre Russie »
Entretien 23 février 2026

« Contre l’impérialisme, les aspirations décoloniales imaginent une autre Russie »

Quatre ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, l’historienne Sabine Dullin livre un éclairage essentiel sur l’impérialisme russe, qui permet de comprendre le rapport de la Russie aux pays voisins mais également à ses propres minorités nationales.
Par Pauline Mussche