Iran : une révolution en quête de solution
Faut-il espérer pour les Iraniens une intervention américaine dont l’objectif sera la survie du régime en échange de profits pétroliers ?
dans l’hebdo N° 1897 Acheter ce numéro

© UGC / AFP
Dans le même dossier…
En Iran, le peuple veut choisir librement son destin « L’avenir de l’Iran doit être décidé par les Iraniennes et les Iraniens eux-mêmes » « La société iranienne est en processus révolutionnaire depuis 2009 »Si ce n’est pas une révolution, cela y ressemble fort. Le mot, hélas, n’est pas gage de réussite.
Il rend compte seulement de l’état de la mobilisation, de l’évolution politique et de la centralité de ses objectifs. Toutes les couches de la société iranienne, ou presque, sont là. Même les commerçants du bazar de Téhéran, soutiens traditionnels du régime. C’est la vie chère qui a mis en mouvement le peuple de la capitale et de toutes les grandes villes du pays, mais la question de la nature du régime s’est rapidement posée comme si tous les soulèvements des années précédentes, depuis 2009, remontaient à la surface.
La révolte des femmes en 2022, à la suite de l’assassinat de la jeune Mahsa Amini, coupable d’avoir mal ajusté son voile, était sans doute vouée à l’échec, mais leur lutte se réinscrit aujourd’hui dans une mémoire collective. Révolution donc, cette fois, par le nombre, par la politisation des mots d’ordre ciblant explicitement le guide suprême, c’est-à-dire la tête du pouvoir des mollahs, et par la panique qui s’empare des sommets.
Mais quelle solution alors que le régime, blessé, se lance dans une répression aveugle – on parle de six cents morts – et suscite des contre-manifestations de tous ceux qui trouvent intérêt au maintien du système. Faut-il s’en remettre aux gros sabots et aux missiles du duo de gangsters internationaux Trump-Netanyahou ? Des bombes sur Téhéran pourraient peut-être avoir la peau d’Ali Khamenei et de quelques autres caciques du régime, ou même frapper des cibles militaires, mais pour quelle suite ?
Avec Reza Pahlavi, d’un régime tyrannique à l’autre
La vérité, c’est que Trump et Netanyahou se moquent des Iraniens comme d’une guigne. L’un rêve d’une vassalisation de ce pays si historiquement indocile, mais riche en pétrole. L’autre veut le chaos qu’il pourrait vendre à son opinion publique. Que le nom de Reza Pahlavi, fils de feu le chah d’Iran, ressurgisse comme un recours, est à cet égard édifiant. Ce personnage lié à l’extrême droite états-unienne, et plus encore – mais c’est un peu la même chose – au premier ministre israélien, appartient beaucoup plus au problème qu’à la solution. Faut-il rappeler que l’épouvantable régime des mollahs n’a pas surgi du néant ?
Faut-il rappeler que l’épouvantable régime des mollahs n’a pas surgi du néant ?
La révolution islamique de 1979, dont l’ayatollah Khomeiny fut la figure de proue, est venue en réaction au pouvoir monarchique du chah Mohammad Reza Pahlavi. Cet effet d’optique explique d’ailleurs l’erreur d’une partie de la gauche française qui avait vu l’ayatollah comme un libérateur. On comprend, dans le désespoir qui est le leur, que certains Iraniens scandent le nom de l’héritier royal. Comment ne pas vouloir parer au plus pressé quand la répression s’abat ?
Mais que signifierait le retour d’un Pahlavi dans les fourgons de l’armée américaine ? Après quarante-six ans de pouvoir des mollahs et vingt-six ans de dictature des Pahlavi, ils devraient pouvoir espérer mieux qu’un régime fasciste. Que le personnage ait une soif de vengeance personnelle peut se comprendre, mais ce n’est sûrement pas le problème d’un peuple qu’il ne cesse d’appeler à la révolte à dix mille kilomètres de Téhéran.
J’ai eu l’occasion de rappeler récemment l’épisode d’août 1953. L’éphémère premier ministre de l’époque, le docteur Mohammad Mossadegh, avait pour son pays des projets d’émancipation. L’Iran n’a certes jamais été colonisé, mais il a subi cette forme de colonisation économique par le pétrole au début du XXe siècle. Les compagnies britanniques et américaines se sont ruées sur l’or noir iranien, spoliant le pays de ses richesses.
Mossadegh avait eu l’audace de nationaliser l’industrie pétrolière. Comme Gamal Abdel Nasser en Égypte avec le canal de Suez en 1956. Comme le Venezuela en 1976 (bien avant Chávez donc). Un coup d’État, connu sous le nom de code Ajax, ourdi conjointement par la CIA et le M16 britannique, chassa Mossadegh et réinstalla le monarque Reza Chah.
Le pétrole, la seule boussole de Trump
Rappeler l’histoire permet de comprendre dans quelle logique se situe Trump. Toujours la même : le pétrole. Les Iraniens n’ont guère de place dans cette affaire. Terrible ironie que ce retour pressenti d’un Pahlavi. Ce serait revenir aux causes du malheur de l’Iran en guise de « solution ». Le pouvoir des Pahlavi a été marqué par une corruption monstrueuse, un mépris occidentaliste pour la culture de ce vieux pays (on se souvient des fastes de Persépolis qui défiaient la misère populaire) et une répression sauvage menée par la sinistre Savak, la police politique.
Trump hésiterait à déclencher une offensive militaire qui créerait le chaos.
Il semble que, pour toutes ces raisons, l’hypothèse Pahlavi n’ait pas la préférence de l’administration américaine. Trump, peut-être bien conseillé en la circonstance (disons-le vite), hésiterait à déclencher une offensive militaire qui créerait le chaos, sans aucunement garantir une solution pérenne. Les États-Unis en ont fait l’expérience en 2003 en Irak avec leur « proconsul » Paul Brenner. Mais Netanyahou n’a pas les mêmes préventions.
On est tout de même stupéfait devant le cynisme de ce personnage qui fait mine de s’apitoyer sur le sort des Iraniens, alors qu’il vient de faire massacrer 70 000 Gazaouis et d’anéantir toute une société. Ce serait un trophée de plus dans sa guerre des « sept fronts », au centre de sa propagande depuis le 7-Octobre. Mais alors, où est la solution ? Il est difficile de l’attendre de dirigeants qui n’ont aucune empathie pour les Iraniens. Au mieux, leurs bombes feront cesser la répression pour négocier la survie du régime en échange de quelques avantages pétroliers.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
De Genève aux geôles de Téhéran : le nucléaire iranien, seul levier diplomatique
Les années Leïla Shahid
« La hausse des droits de douane se répercute sur les ménages américains les plus modestes »