« Donald Trump donne un permis général pour un Far West global »
Directeur de recherches à l’Iris et spécialiste de l’Amérique latine, Christophe Ventura dresse un panorama des rapports de force à Caracas, alors que le président vénézuélien Maduro, kidnappé par les États-Unis dans la nuit du vendredi 2 janvier, a été présenté devant la justice américaine.
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© Jim WATSON / AFP
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Venezuela : un retour à l’ère coloniale L’enlèvement de Nicolás Maduro préfigure un monde dominé par la forceLe chercheur spécialiste du Venezuela et de l’Amérique latine, directeur de recherches à l’Iris, Christophe Ventura (1) analyse l’opération militaire de kidnapping du président Maduro à Caracas par les forces spéciales états-uniennes (2). Exemple rare de violation du droit international, elle rebat les cartes sur tout le sous-continent latino-américain, dans une stratégie impériale affirmée de Washington. Et ouvre la voie à toutes les agressions impériales à travers le globe.
Christophe Ventura est aussi journaliste au Monde diplomatique. Dans l’édition du mois de janvier, il a écrit un article sur Donald Trump intitulé « M. Trump, pirate des Caraïbes ».
L’épouse du chef d’État vénézuélien, Cilia Flores, a été kidnappée et incarcérée également.
Quels méthodes et moyens ont été utilisés par les États-Unis pour réaliser ce qu’il faut bien appeler le « kidnapping » de Nicolás Maduro par leurs forces armées à Caracas dans la nuit du vendredi 2 janvier 2026 ?
Christophe Ventura : Sur le plan technique, il s’agit d’une opération foudroyante, puissante, très brutale, usant de la force militaire pure. On sait maintenant qu’il s’agit d’un vrai kidnapping, même si Trump et son administration ont tout de suite introduit un élément de langage pour la qualifier : celui de la « capture », terme qui renvoie au langage de la criminologie. On est allé chercher un délinquant, un voleur, en tout cas pas un chef d’État. C’est donc bien une opération d’enlèvement.
Il y a quelques précédents, mais assez peu finalement. Il y a eu Jean-Bertrand Aristide en Haïti en 2004, mais dans des conditions assez différentes puisqu’il y avait une insurrection généralisée qui prenait la forme d’un coup d’État et les États-Unis l’ont fait finalement exfiltrer par leurs forces de sécurité. Ce qui vient de se passer est donc plutôt inédit.
On rappelle aussi ces derniers jours le cas de Noriega, président du Panama…
En fait, non, c’est vraiment différent. Dans le cas de Noriega, il y a eu l’invasion du Panama avec près de 30 000 soldats fin 1989, puis une occupation terrestre du pays. Cette fois, on est dans une opération « coup de poing » qui a duré à peine plus d’une heure et demie. C’est tout un complexe militaro-sécuritaire entourant quasiment le Venezuela, qui a permis aux États-Unis de puiser des ressources militaires, soit en avions, en télécommunications, en systèmes de brouillage des radars, etc.
C’est donc bien une opération assez inédite par son ampleur et sa logistique.
Oui, c’est tout à fait différent de l’invasion du Panama pour Noriega fin 1989, ou de celle de la Grenade en 1983, qui étaient d’abord des débarquements et des occupations par les Marines, comme par le passé. Quant à Aristide en 2004, les forces au sol engagées étaient plus réduites en nombre. Ici, il s’agit d’une opération spécifique de décapitation de la direction de l’État vénézuélien. Mais avec deux modèles. D’abord, elle emprunte à l’opération contre Ben Laden au Pakistan et, d’autre part, aux techniques de l’armée israélienne, notamment lors de l’opération à Entebbe en Ouganda contre la prise d’otages d’un avion de ligne en 1976. Cette fois, les moyens militaires étaient bien supérieurs, avec une grosse attaque aérienne au départ.
Quels sont les objectifs de cet enlèvement ?
D’abord, le pétrole, principalement. Car les États-Unis n’ont jamais digéré la « révolution bolivarienne », c’est-à-dire le fait que les bénéfices pétroliers reviennent principalement au Venezuela, le reste allant aux multinationales états-uniennes, plus marginalement française (Total), britanniques ou espagnole. Les États-Unis étaient furieux contre Chavez. Quand Trump dit « le pétrole vénézuélien est à nous », il fait référence à cette longue histoire qui leur est restée en travers de la gorge !
Il faut se rappeler que ce sont des investissements états-uniens et occidentaux qui ont exploité le pétrole dès sa découverte, vers 1910. Jusqu’à ce que les Britanniques soient éconduits par les sociétés états-uniennes dans les années 1950. Et tout le pétrole partait dans des pipelines pour être raffiné directement aux États-Unis. Après la nationalisation de 1976, le président social-démocrate de l’époque leur laisse néanmoins l’exploitation du pétrole, mais ils s’étranglent véritablement lorsque Chávez arrive au pouvoir. Car là, les Vénézuéliens diversifient leur clientèle pétrolière – les Chinois et les Russes s’implantant alors –, en plus d’en vendre à Cuba, qui parvient à en revendre une partie. C’est d’abord cela que Trump veut briser et récupérer. Comme ses prédécesseurs, mais lui, il est passé à l’attaque.
Et politiquement, quelle est l’ambition de Donald Trump ?
Le régime chaviste, qui prône le socialisme (même si ce n’est plus du tout ce que c’était) est un caillou dans la chaussure des États-Unis. Plus largement, Trump veut le retour à la doctrine Monroe et vise à la restauration impériale des États-Unis dans leur zone d’influence continentale. Et pas seulement en Amérique latine, mais du Groenland au bout de la Terre de Feu. Donc le Nicaragua, le Venezuela, Cuba et plus largement les pays de gauche, c’est juste impossible pour eux.
La stratégie des États-Unis est de penser qu’en affaiblissant Caracas ils vont entraîner la chute de Cuba.
En Colombie, un pays qui historiquement a toujours été le plus proche, sinon le bras armé de Washington, Gustavo Petro va quitter le pouvoir dans trois mois, et ne pourra pas se représenter. C’est pourquoi les États-Unis ont vite besoin d’un gouvernement à leur botte à Bogota, mais il n’est pas sûr qu’ils aient besoin d’une opération militaire là-bas. C’est aussi pourquoi le Venezuela était une priorité pour Trump. Et il a réussi à avoir le scalp de Maduro. Enfin, la stratégie est de penser qu’en affaiblissant Caracas ils vont entraîner la chute de Cuba, faisant en quelque sorte d’une pierre deux coups.
Qui est Delcy Rodríguez, jusqu’alors vice-présidente, et qui assure désormais l’intérim de la présidence ?
Delcy Rodríguez est une figure incontournable de la politique vénézuélienne depuis de nombreuses années. Elle démontre aujourd’hui qu’elle est en mesure d’assurer la continuité de l’État bolivarien. Elle continue d’affirmer que Nicolás Maduro est le président légitime, mais ayant été « kidnappé », la Constitution s’applique : il lui revient donc d’assurer l’intérim. Déjà très puissante en tant que vice-présidente, elle gérait notamment les questions économiques, en particulier le dossier des sanctions américaines, ainsi que le secteur pétrolier.
Pourquoi María Corina Machado* n’apparaît-elle pas comme une solution de remplacement ?
La clé du pouvoir au Venezuela reste l’armée. Or Machado y est très mal perçue. Le pouvoir vénézuélien est historiquement partagé entre les civils et les militaires, mais l’armée constitue le pilier central du système. Machado avait participé au coup d’État contre Hugo Chávez en 2002, allant jusqu’à signer des décrets dissolvant les institutions élues. Depuis, elle incarne une stratégie fondée sur l’intervention étrangère, notamment américaine, ce qui est inacceptable pour les forces armées vénézuéliennes.
Figure de la droite et de l’oligarchie vénézuéliennes, le Prix Nobel de la paix lui a été attribué le 10 décembre dernier, au détriment de Donald Trump, qui espérait vivement cet « honneur », les jurés d’Oslo ayant sans doute trouvé là une voie « médiane » pour ne pas trop se mettre à dos le milliardaire locataire de la Maison Blanche.
Existe-t-il une opposition unifiée capable de gouverner ?
Non. L’opposition est profondément divisée. Une partie, très hostile au chavisme, souhaite en finir par la négociation politique et sans ingérence extérieure. Une autre, plus radicale, incarnée par Machado, mise sur la pression internationale. Cette fracture empêche l’émergence d’une alternative consensuelle, capable de rallier à la fois la population et l’armée. Dans ce contexte, Washington sait qu’il n’existe pas aujourd’hui de « rampe de remplacement » crédible, en particulier du point de vue militaire. Les États-Unis acceptent donc, pour l’instant, de tolérer un gouvernement de transition, à condition qu’il s’inscrive dans un cadre conforme à leurs intérêts.
Quel est alors l’équilibre de Delcy Rodríguez ?
Elle se trouve dans une position fragile. Les Américains sont prêts à tolérer son pouvoir si elle parvient à convaincre le système bolivarien d’entrer en négociation : conserver le pouvoir, organiser une transition post-chaviste et le faire dans des conditions favorables aux intérêts américains. Mais Rodríguez, comme Maduro, est visée par des accusations américaines liées au narcotrafic. Si elle quittait le pouvoir, elle risquerait une incarcération. Dans ce rapport de force, les États-Unis disposent donc d’un avantage considérable.
C’est la loi du plus fort qui s’impose à nouveau, le règlement des différends par la force.
Que pensent réellement les Vénézuéliens de la situation actuelle ?
Du côté des exilés, la réponse est assez claire : ils sont majoritairement dans l’opposition et accueillent donc les événements avec satisfaction, qu’ils expriment ouvertement. Pour ceux qui vivent encore au Venezuela, les sentiments sont beaucoup plus ambigus. Il ne faut pas oublier qu’une partie significative de la population reste chaviste – environ un tiers des Vénézuéliens. Le chavisme ne se limite pas à Maduro ou à Rodríguez. C’est un mouvement politique profondément enraciné, comparable au péronisme en Argentine. Il est structuré, organisé, et il ne disparaîtra pas. Il est illusoire de penser qu’on puisse gouverner le pays contre ce courant.
À cela s’ajoute un autre tiers de la population, clairement opposé au pouvoir, dont on parle beaucoup. Mais il existe surtout un dernier tiers, sans doute le plus important politiquement aujourd’hui : une population totalement dépolitisée, qui n’a plus aucun espoir, ni dans le gouvernement ni dans l’opposition. Ce qui domine, finalement, c’est un sentiment souverainiste très fort. Les Vénézuéliens, dans leur immense majorité, n’attendent rien de bon d’une intervention américaine.
Que peut-on espérer de la communauté internationale, et en particulier de l’ONU ?
Ce qui vient de se produire constitue, selon moi, un clou supplémentaire, et peut-être décisif, dans le cercueil de l’ONU.
Peut-on parler d’un acte impérialiste délibéré, non pas postcolonial mais colonial au sens strict ?
Absolument. C’est précisément pour cette raison que je parle de la fin de la crédibilité de l’ONU. Ce qui se passe au Venezuela est extrêmement grave et dépasse largement le cadre vénézuélien. Nous assistons au retour de la « politique de la canonnière », au retour d’un ordre international pré-SDN, donc antérieur à la Première Guerre mondiale. C’est la loi du plus fort qui s’impose à nouveau, le règlement des différends par la force.
On viole les territoires des États qui ne nous plaisent pas. Et lorsque cette logique est portée par la première puissance mondiale, cela revient à donner un permis général pour un « Far West global » : un western mondialisé où chacun fait sa loi selon ses intérêts, où la justice est rendue par soi-même et pour soi-même. Dès lors, il n’y a plus aucune légitimité à dire aux Chinois ou aux Russes de ne pas faire la même chose. On ne peut plus expliquer à qui que ce soit qu’il est mal d’envahir son voisin. Nous assistons à une désintégration progressive du droit international.
Comment comprendre les déclarations d’Emmanuel Macron affirmant qu’il « prend acte de la fin de la dictature Maduro » ?
J’y vois surtout la confirmation de l’impuissance et du renoncement de la France à jouer un rôle autonome sur la scène internationale. Les propos de Macron sont proprement ahurissants. Si l’on se réfère aux déclarations du Quai d’Orsay, qui a souligné que la méthode américaine « contrevient aux règles, aux normes et à l’esprit du droit international », on constate une contradiction flagrante avec la tradition diplomatique française. Emmanuel Macron est à côté de l’histoire. Il n’a pas pris la mesure de ce qui se joue réellement au Venezuela. Résultat concret : les diplomates français ont été expulsés du pays. Voilà le bilan de ces déclarations, c’est-à-dire la disparition pure et simple de la France en Amérique latine. La France est priée de sortir.
On ne peut plus expliquer à qui que ce soit qu’il est mal d’envahir son voisin. Nous assistons à une désintégration progressive du droit international.
Est-ce qu’il peut y avoir une coalition latino-américaine pour s’opposer à Trump ?
Non. D’abord parce que s’il y a bien une coalition active, c’est plutôt une coalition pro-Trump avec désormais une dizaine de pays latino-américains. Donc pour un tas de raisons, au minimum, ils ne se dresseront pas contre Trump et, au maximum, vont appuyer sa politique sans retenue. Les deux principales puissances régionales, le Brésil et le Mexique, sont à gauche, mais elles sont isolées.
Une division aussi importante que celle que l’on retrouve dans l’Union européenne…
Le sol s’effondre sous l’Union européenne. C’est une chute dans un abîme sans fond. L’Union européenne est un objet qui n’a plus de pertinence historique. L’Europe est sortie de l’histoire. Et c’est ça que Trump veut écraser et se délecte de voir souffrir, notamment parce que c’est le dernier bastion des libéraux. Du point de vue de Trump, les Européens sont des démocrates qui dirigent les provinces de l’Empire. Et donc il va les mettre à genoux.
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