L’ère du capitalobscène
Le temps des empires est revenu, où intérêts économiques et stratégiques se mêlent et aiguisent les tensions géopolitiques.
dans l’hebdo N° 1897 Acheter ce numéro

En 1902, l’économiste John A. Hobson crée le terme d’impérialisme pour critiquer la domination britannique dans le monde. Le socialiste autrichien Rudolf Hilferding l’utilise en 1910 pour montrer la fusion du capital industriel et du capital bancaire et financier. Lénine s’inspire des deux pour écrire en 1916 L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, qui tente par l’exportation de capitaux de contrer la baisse tendancielle du taux de profit au fur et à mesure que la création de plus-value par la force de travail évolue moins vite que les investissements matériels.
Aujourd’hui, les contradictions socio-économiques, écologiques et politiques se conjuguent.
Mais, trois ans auparavant, en 1913, Rosa Luxemburg avait innové par rapport à l’analyse marxiste traditionnelle de Lénine en montrant que l’accumulation du capital exige deux choses : l’anticipation par le crédit bancaire de la plus-value pour que le capital puisse vendre son équivalent de marchandises et le transformer en profit monétaire ; et l’élargissement constant de la sphère du capital en intégrant de gré ou de force des secteurs et des territoires extérieurs à elle-même. De là résultent l’expansion coloniale, qui connaît un bond au XIXe siècle, et les formes modernes de l’impérialisme. La conquête de nouveaux espaces, notamment entre la France et l’Allemagne, fut l’une des causes de la Première Guerre mondiale.
Les fondements de cette analyse sont restés pertinents pendant tout le XXe siècle mais ont intégré le fait que, en plus d’une domination économique des pays capitalistes développés sur les autres, s’exerçait une domination politique et culturelle. Pillage du tiers-monde, échange inégal et développement inégal furent ainsi analysés notamment par Andre Gunther Frank, Arghiri Emmanuel et Samir Amin, mais, malgré les luttes anticoloniales, l’impérialisme économique se doublait de l’installation de pouvoirs locaux à la solde de la bourgeoisie impériale.
Enchaînement délétère
Aujourd’hui, les contradictions socio-économiques, écologiques et politiques se conjuguent. Poutine est obsédé par la reconquête de territoires de la défunte URSS, Netanyahou élimine Gaza et colonise toute la Cisjordanie, Xi Jinping lorgne Taïwan et Trump bombarde Caracas, kidnappe Maduro, incite les pétroliers à reprendre leurs activités profitables au Venezuela, avant, peut-être, de s’emparer du Groenland et de menacer le Canada, la Colombie et Cuba. L’Amérique est la chasse gardée des États-Unis. Et le temps des empires est revenu, où intérêts économiques et stratégiques se mêlent et aiguisent les tensions géopolitiques.
Partout, les métaux rares, les réserves de ressources dans l’Arctique ou ailleurs et la terre africaine sont convoités par les firmes et États impérialistes. Mais, comme il y a des limites objectives à l’exploitation de la force de travail et à celle de la nature, il s’ensuit que la production de valeur et donc de plus-value s’essouffle au point que les gains de productivité du travail s’érodent.
Les palliatifs à cet enchaînement délétère sont l’élargissement de la sphère marchande pour compenser la baisse de la valeur unitaire de chaque marchandise, et la financiarisation pour concentrer la richesse : c’est la fuite en avant productiviste et financière. Et, afin de vaincre les résistances à l’exploitation et à la domination générales, il faut jeter à terre l’État de droit et les règles du droit international. Ce n’est pas l’anthropocène, c’est plus que le capitalocène, c’est le capitalobscène.
Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.
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