Le trumpisme, anatomie d’un fascisme moderne
La personnalité dite imprévisible de Trump est un piège. Il a derrière lui des idéologues d’une redoutable efficacité. Dont le très inquiétant vice-président J.D. Vance.
dans l’hebdo N° 1897 Acheter ce numéro

© SAUL LOEB / AFP
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Le Groenland, l’obsession trumpienne Christiane Taubira : « Face à Trump, la France ne joue pas son rôle de puissance régionale »Deux jours après la première élection de Donald Trump, en janvier 2016, Alain Badiou avait forgé un drôle d’oxymore : « Fascisme démocratique » (1). Le philosophe avait vu juste. À mi-chemin du second mandat, le fascisme est bien là, avec sa milice fédérale qui traque les migrants, les tabasse au hasard ou, plus exactement, à la couleur de peau, et s’arroge le droit de vie ou de mort sur tout citoyen récalcitrant, même blanc, comme récemment encore à Minneapolis. L’ICE, acronyme de cette police très spéciale, a quelque parenté avec les SA d’Ernst Röhm dans l’Allemagne des années 1930. Et la démocratie, où est-elle ? Elle est là, à la manière de Trump, chaotique.
Trump, Alain Badiou, PUF, 2020.
Après tout, le président états-unien a été élu, et il est protégé par un système judiciaire qui s’est révélé étonnamment fragile, couronné en son sommet par une Cour suprême tout à sa dévotion. Et Badiou complétait son analyse d’un portrait très ressemblant du nouveau président : « La vulgarité débridée, la relation pathologique aux femmes, et l’exercice calculé du droit de dire publiquement des choses inacceptables pour une large portion de l’humanité. » Trump confirme tous les jours ces quelques traits acerbes mais justes.
Mais la personnalité de Trump, son côté Ubu roi, n’est-elle pas un piège ? On l’a dit fou, ou à tout le moins imprévisible, irrationnel, erratique. De là à déduire qu’il n’a pas d’idéologie, ce serait une erreur. S’il est incapable d’énoncer lui-même un discours construit, il a dans son ombre des idéologues qui font le travail, et qui ont assemblé différents courants ayant en commun d’avoir peur des évolutions démographiques de la société. Trump a l’intelligence de les choisir en conformité avec ce qu’il croit intuitivement et, surtout, ce que croit sa base populaire blanche, religieuse et conservatrice.
Les dirigeants de la tech ont trouvé en Trump, qui n’est peut-être pas leur premier choix intellectuel, un allié d’une redoutable efficacité.
À l’aube de son premier mandat, le stratège extrême-droitier Steve Bannon, capable d’esquisser un salut nazi à la tribune d’un meeting, était le plus influent. Plus tard sont apparus d’autres personnages. Le plus violent, celui qui mérite sans doute le mieux le qualificatif de fasciste, est un certain Stephen Miller. Raciste assumé, homme de la chasse aux migrants, il est très influent auprès de Trump dont il est le chef de cabinet adjoint. Il n’est pas indifférent de noter que Miller n’est pas un Texan ou originaire du Mississippi, ou d’un État du Sud raciste, mais de Californie, l’État le plus progressiste du point de vue des mœurs, le plus ouvert à l’étranger. Miller représente la réaction à ce progressisme. Il est l’homme de la rétractation identitaire.
Un autre personnage doit être cité : Curtis Yarvin. Avec sa tignasse hirsute et ses allures de gauchiste des années 1960, il est le théoricien de la gouvernance. Pour lui, « démocratie » est un mot à bannir du vocabulaire politique. Un État doit se gouverner comme une entreprise. On dit qu’il est l’inspirateur du plan Gaza. Un projet immobilier érigé sur les cadavres des Palestiniens. Au-delà de l’horreur que le projet post-génocide inspire, la théorie de Yarvin n’est pas extravagante. On n’est pas loin de la start-up nation, mais à grande échelle. Il faut ajouter que le second mandat de Trump a bénéficié d’un renfort qui n’était pas évident : celui de la Silicon Valley. Le survitaminé Elon Musk a joué un rôle important dans ce ralliement. Avec Trump, les dirigeants de la tech ont vu midi à leur porte. Ennemis de toute réglementation, ils sont devenus les militants libertariens les plus déterminés. Cela vaut bien un peu de xénophobie.
Ils ont trouvé en Trump, qui n’est peut-être pas leur premier choix intellectuel, un allié d’une redoutable efficacité. Comme lui, ils sont en guerre contre l’Union européenne, qui bride leur action et les met à l’amende quand ils enfreignent des lois du commerce, pourtant confortables. Ils ne sont pas pour rien dans l’interdiction de séjour de l’ex-commissaire Thierry Breton. Ils prétendent à un impérialisme technologique qui s’impose sur toute la planète. Comme on le voit, si l’idéologie ne saute pas aux yeux quand on assiste à un discours de Donald Trump, elle est là, incarnée par une poignée de personnages et de think tanks dont certains sont hérités du mouvement Tea Party apparu lors de la crise économique de 2008. Un mouvement populiste sans leader reconnu. Trump était tout désigné pour récupérer puis faire disparaître ce mouvement libertarien incontrôlable, et qui ne lui a finalement servi qu’à prendre le contrôle du vieux Parti républicain.
Xénophobie et haine de l’Europe
La synthèse de tous ces courants, c’est un homme dont on a appris à connaître le nom en Europe, ne serait-ce que parce qu’il se mêle de géopolitique. Cet obscur sénateur de l’Ohio, devenu vice-président, c’est évidemment J. D. Vance. Celui-ci n’a cessé de prendre de l’importance au côté de Trump. Lui est un authentique idéologue. Un doctrinaire. Il ressemble par ses origines familiales d’une grande pauvreté à cette Amérique blanche déclassée du Midwest qu’on appelle la Rust Belt, la « ceinture de la rouille », victime de la désindustrialisation. Pour comprendre Trump, il faut regarder Vance. Il représente à la fois le fanatisme chrétien issu des évangélistes et la crise sociale. Il ressemble aux pèlerins fondateurs du XVIIe siècle. Armé de la parole divine, étranger au doute, il est plus effrayant que Trump lui-même, à qui il pourrait bien succéder si jamais le trumpisme a un avenir.
À Munich, Vance avait administré à l’Europe une leçon de morale de sa façon, libertarienne, et adepte des vérités alternatives.
En deux circonstances au moins, il s’est révélé aux yeux du monde. Le 14 février 2025, à Munich, lors d’une conférence sur la sécurité, et le 21 décembre dernier, devant le Turning Point USA, ce rassemblement des Maga (Make America Great Again), à Phoenix (Arizona). Sans compter qu’il est sans doute le principal inspirateur du document de nouvelle Stratégie de sécurité nationale publié par la Maison Blanche au mois de novembre. À Munich, il avait stupéfié son auditoire, par son impudence. Il avait administré à l’Europe une leçon de morale de sa façon, libertarienne, et adepte des vérités alternatives. « La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe, avait-il déclaré, ce n’est pas la Russie, ce n’est pas la Chine, ce n’est aucun autre acteur extérieur, ce qui m’inquiète, c’est la menace de l’intérieur : le recul de l’Europe sur certaines de ses valeurs les plus fondamentales. »
L’homme s’était ensuite lancé dans l’analyse de ces valeurs dont il serait porteur et que l’Europe délaisserait. Il avait déploré que le gouvernement roumain ait pu annuler une élection présidentielle pourtant manifestement organisée sous influence russe. Vance comme Trump ne déteste pas Poutine. Il mettait en garde contre les risques, selon lui, d’annulation des élections allemandes en cas de victoire de l’extrême droite. Il avait adoubé spectaculairement la dirigeante de l’AfD. Il avait regretté que la justice suédoise ait condamné un homme qui avait brûlé un coran. Dans sa logique, brûler un coran fait partie de la liberté d’expression. Il s’était affirmé ardent militant anti-avortement.
L’Europe, selon lui, a une conception « soviétique » de la liberté. « Je crois profondément, avait-il ajouté, qu’il n’y a pas de sécurité si vous avez peur des voix, des opinions et de la conscience qui guident votre propre peuple. » Comprendre les opinions d’extrême droite. Pour lui « désinformation » est un de ces mots « hideux de l’ère soviétique ». Puis, il avait fini par délivrer son message principal : « De tous les défis urgents auxquels sont confrontés les pays représentés ici, il n’y a rien de plus urgent que l’immigration de masse. » Il s’était félicité que les gens votent de plus en plus pour des dirigeants politiques « qui promettent de mettre fin à une immigration incontrôlée ». Du pur Zemmour. Du pur Poutine aussi.
Le trumpisme, c’est l’affirmation d’un suprémacisme blanc, plus le culte d’un chef violent et masculiniste.
On a là la clé du soutien à l’autocrate russe dont les trumpistes partagent deux passions : la xénophobie et la haine de l’Europe, qui représente toutes les valeurs que les idéologues trumpistes, comme Poutine, détestent. À commencer par la démocratie. Quant au document dit de nouvelle Stratégie de sécurité nationale, il disait l’Europe menacée « d’effacement civilisationnel » en raison, surtout, de l’afflux d’immigrés. Au fond, c’est ça, le trumpisme : la peur du grand remplacement pour des raisons identitaires, religieuses et sociales. C’est l’affirmation d’un suprémacisme blanc, plus le culte d’un chef violent et masculiniste. Un fanatisme intolérant à la diversité culturelle et à la science, donc à l’écologie. Un agglomérat qui nous renvoie dans la nuit des temps.
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