Sur Franceinfo : Sophie Binet, le patronat et l’extrême droite

Interrogée sur le sujet, la secrétaire générale de la CGT a eu l’occasion de rappeler le lien étroit entre le RN et les milieux d’affaires. Une évidence qui ne l’était pas tant que ça pour son intervieweur.

Pauline Bock  • 26 janvier 2026
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Sur Franceinfo : Sophie Binet, le patronat et l’extrême droite

Il est 8 h 30 sur Franceinfo ce 23 janvier et c’est l’heure de l’interview politique : le présentateur, Hadrien Bect, et la journaliste du Nouvel Obs Camille Vigogne Le Coat, qui coprésente, reçoivent Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. Au programme de l’entretien : des discussions sur le vote du budget, la possible chute du gouvernement Lecornu II, la proposition de supprimer le 1er Mai, le développement de l’intelligence artificielle et les suppressions de postes qu’elle entraîne dans les entreprises.

Ce dernier sujet fait déjà dire des gros mots à Sophie Binet, qui déclare : « Aujourd’hui, ce à quoi on assiste aux États-Unis, c’est une forme de technofascisme avec des entreprises qui développent l’intelligence artificielle au service d’une idéologie d’extrême droite. » Les journalistes la font davantage réagir à la question sociale de l’IA – les suppressions d’emplois  – et la discussion se poursuit.

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Jusqu’à la question de Camille Vigogne Le Coat, qui lui demande de réagir à une information révélée par… elle-même, plus tôt cette semaine dans une enquête dans le Nouvel Obs – « Jordan Bardella, couvé par les patrons » : « On a appris cette semaine qu’à l’initiative de Patrick Pouyanné, le PDG de Total, la FEP, l’une des plus grosses entreprises du CAC 40, avait réfléchi à inviter Jordan Bardella. C’était une information du Nouvel Obs. Ça vous inspire quoi ? » En posant cette question, Camille Vigogne Le Coat, journaliste-enquêtrice spécialiste de l’extrême droite, autrice d’une enquête primée sur le RN à Fréjus, sait ce qu’elle fait : il s’agit clairement de parler des liens étroits du patronat et de l’extrême droite.

Sophie Binet répond en effet que « l’extrême droite ne sera jamais un parti comme les autres » et que « ce que l’on voit, c’est que le patronat a oublié la leçon de la Seconde Guerre mondiale et le fait qu’il n’y a pas seulement leurs intérêts économiques, il y a aussi des questions morales ». Elle poursuit : « L’extrême droite est un parti raciste. C’est un parti qui est dangereux pour notre démocratie, parce qu’il remet en cause par exemple le pouvoir des juges et l’indépendance de l’Assemblée nationale. »

Plus de conflits armés, ça veut dire plus de marchés pour l’industrie militaire et pour la défense.

S. Binet

Camille Vigogne Le Coat la relance en demandant, de façon un peu provocatrice, s’il n’est pas normal pour les chefs d’entreprise de se préparer à l’arrivée au pouvoir de tous les partis politiques. Ce qui permet à Binet de répondre que « le patronat défend uniquement ses petits intérêts économiques, gagner toujours plus », et que « l’avenir de nos démocraties, il n’en a rien à faire ». Elle ajoute : « On voit le résultat de l’extrême droite, aux États-Unis, c’est la loi du plus fort, ou plutôt du plus riche, contre le droit international. Ça veut dire de plus en plus de conflits armés. Et effectivement, pour le patronat, c’est très bien, parce que plus de conflits armés, ça veut dire plus de marchés pour l’industrie militaire et pour la défense. »

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Hadrien Bect l’interrompt : « Attendez, vous dites que le patronat espère des conflits armés ? » Binet répond que soutenir l’extrême droite, comme le fait le patronat, revient à la banaliser et à l’accepter. Mais Bect ne comprend pas : « Il y a un peu un amalgame, personne ne sait si le RN a envie d’un conflit armé, par exemple. Enfin là, c’est un peu… Vous allez un cran au-dessus. »

« Le droit international, c’est notre garantie de paix »

Ça n’est pourtant pas ce qu’a dit Sophie Binet, qui tire les leçons de l’accession au pouvoir de l’extrême droite à l’étranger : « Ce que je dis, c’est que de fait, aujourd’hui, l’extrême droite quand elle arrive au pouvoir dans le monde, c’est le cas de Trump, de Poutine, de Milei en Argentine etc., elle s’assoit sur le droit international. » Binet rappelle que « le droit international, c’est notre garantie de paix : ça a été construit après 1945 pour qu’il n’y ait plus de conflit au plan mondial. Et on le voit avec Trump, on entre dans un monde plein d’incertitude où tous les coups sont permis. C’est ça, le problème de l’extrême droite. »

Lorsque Binet rappelle que « Bardella ne cesse de venir à la rescousse des milliardaires pour empêcher qu’ils ne soient taxés » et que le RN a voté contre la taxe Zucman, Hadrien Bect insiste : « Le RN a voté des taxes, c’est plusieurs milliards, hein, quand même… » Binet se voit forcée de lui expliquer le « vote de façade » du RN pour les taxes dont le parti savait qu’elles ne passeraient pas, mais que « le RN s’oppose systématiquement à la taxation des plus riches et des multinationales ». Bect sourit faiblement : « Merci beaucoup, Sophie Binet. » On ajoute : merci beaucoup, Camille Vigogne Le Coat, d’aborder de vrais sujets politiques dans cette interview.

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Quant à Hadrien Bect, il devrait peut-être lire l’ouvrage très actuel Les Irresponsables, de l’historien Johann Chapoutot, qui retrace comment l’extrême centre des années 1930 en Allemagne a porté Hitler au pouvoir. Ou Le Fascisme en col blanc, enquête du journaliste Xavier de Jarcy (éditions critiques, 2025), sur comment un club d’industriels, toujours dans les années 1930 mais en France cette fois, « prêt à s’allier aux ennemis de la République pour préserver ses privilèges » a favorisé l’avènement de Pétain.

Ou encore, plus simplement, l’enquête cosignée par sa collègue de plateau Camille Vigogne Le Coat dans le Nouvel Obs de cette semaine, qui relate la « relation amicale » naissante entre Jordan Bardella et… Alexandre Arnault, fils de Bernard et l’un des héritiers de LVMH.

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