Extrême droite : comment le patronat se prépare à collaborer

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la plupart des industriels français se sont accommodés de l’Occupation pour « faire tourner les usines ». Aujourd’hui, s’ils sont satisfaits de ce que leur offre la Macronie, ils n’excluent plus de se rapprocher du RN au nom du business.

Pierre Jequier-Zalc  • 13 mai 2025 abonné·es
Extrême droite : comment le patronat se prépare à collaborer
L’homme d’affaires franco-libanais Rodolphe Saadé négocie 20 milliards de dollars d’investissements dans le bureau ovale, avec pour image de fond la carte du golfe du Mexique, que le président américain a transformé en « golfe d’Amérique ».
© ALEX WONG / Getty Images / AFP

« Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois-pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée. » La scène, qui ouvre L’Ordre du jour d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017, est tout aussi captivante qu’effrayante.

Ces vingt-quatre ombres sont des grands patrons et industriels allemands, reçus par Hermann Göring et Adolf Hitler le 20 février 1933. Au cours de cette réunion, ils accepteront de financer la campagne du parti nazi pour les élections législatives.

Ce moment, raconté brillamment par l’écrivain dans ce récit – qui n’est malheureusement pas un roman –, allégorise parfaitement la compromission du patronat allemand avec le parti nazi lors de son arrivée au pouvoir. Pourtant, pendant longtemps, toute une historiographie a voulu tenter de minimiser les arrangements entre le monde des affaires allemand et le parti d’Adolf Hitler. Des tentatives bien aidées par la méticuleuse destruction de leurs archives par les nazis avant leur défaite.

Aujourd’hui, la complaisance – pour ne pas dire plus – d’une très large partie du patronat allemand avec le nazisme ne fait plus l’ombre d’un doute. On le sait grâce à la pugnacité et à la rigueur d’historiens comme Johann Chapoutot, qui a récemment publié Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? (Gallimard). Mais aussi parce que les arrivées plus ou moins récentes de gouvernements d’extrême droite partout dans le monde ont bien démontré une régularité : très majoritairement, le monde des affaires, celui des entrepreneurs, s’accommode à merveille de ces régimes.

Croisade

Comment, dans ce contexte, ne pas citer l’exemple caricatural des États-Unis ? Un multimilliardaire, en la ­personne d’Elon Musk, a allégrement fait usage de son argent et de son pouvoir pour aider Donald Trump à accéder à la Maison Blanche. Le reste des grands patrons a suivi le mouvement aussitôt le Républicain installé dans le Bureau ovale.

« Musk a mené une croisade idéo­logique. Les autres, notamment les Gafam, s’en sont accommodés parce qu’ils ont senti que le rapport de force allait dans ce sens. On l’a bien vu avec les récentes prises de position de Mark Zuckerberg [patron de Meta, qui regroupe notamment Facebook, Instagram et Whatsapp, N.D.L.R.] : pour préserver ses intérêts, il va flatter Trump et Musk », observe Ivan du Roy, rédacteur en chef du média indépendant Basta !, qui a codirigé l’ouvrage Multinationales, une histoire du monde contemporain (La Découverte, 2025).

Ivan du Roy est aussi l’auteur d’un article sur l’attitude du patronat français pendant la collaboration avec ­l’occupant nazi. Sa conclusion est sans appel : « La plus large partie du patronat va s’adapter à cette situation pour continuer à 'faire tourner les usines', comme ils disent. Une autre partie, quand même conséquente, va collaborer de manière plus zélée, par raison idéologique. »

Tournant idéologique

Et aujourd’hui ? Dans l’Hexagone, l’extrême droite n’est pas (encore) au pouvoir, et le patronat dispose de l’oreille plus qu’attentive d’Emmanuel Macron et ses gouvernements successifs depuis 2017. Les crédits

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