Venezuela : un retour à l’ère coloniale

L’opération de Caracas a de multiples dimensions géopolitiques et civilisationnelles qui devraient mobiliser les démocrates, en Europe notamment.

Denis Sieffert  • 6 janvier 2026
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Venezuela : un retour à l’ère coloniale
Une manifestation à Buenos Aires le 5 janvier 2026, deux jours après la capture de Nicolás Maduro par les forces américaines à Caracas.
© TOMAS CUESTA / AFP

L’enlèvement de Nicolas Maduro dans un complexe militaire de Caracas, le 2 janvier, est évidemment un acte de piraterie inadmissible, quelle que soit la détestation que nous inspire le dictateur vénézuélien. Mais chacun a compris (sauf apparemment Emmanuel Macron) que le pire est ailleurs, dans le discours qui a immédiatement suivi l’opération de forces spéciales dont on ne doutait pas du « savoir-faire ».

Il ne s’agit pas d’un acte isolé, mais d’une promesse impériale pour demain qui fait vaciller le monde. Il ne s’agit pas d’un acte isolé, mais inscrit dans la continuité d’une pratique déjà à l’œuvre en d’autres contrées. On n’a pas assez souligné que le soutien le plus enthousiaste est venu de Benyamin Netanyahou.

Après tout, Gaza a servi de terrain d’expérimentation. Le massacre en plus. Le même mépris du droit, le même projet d’annexion. Les mêmes visées mercantiles : au Venezuela le pétrole, à Gaza l’immobilier. Et, hélas, la même mise à l’épreuve d’une Europe qui s’est révélée dramatiquement défaillante au Proche-Orient.

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Dès lors, l’affaire n’était pas inimaginable. Pour Donald Trump, c’est un bon coup politique. Son électorat a sans doute aimé l’entendre plastronner que « nous [les États-Unis et lui, Donald] sommes les plus forts de la planète ». En réalité, si Trump fait peur, ce n’est pas en raison de la technicité de ses bataillons d’élite, mais par le message qu’il délivre à toutes les puissances, grandes ou moyennes, qui auraient envie de s’inspirer de son exemple.

Que pourrait-il dire si Xi Jinping jugeait le moment opportun pour envahir Taïwan ? Ou si Poutine s’en prenait aux États baltes ou à la Moldavie ? Je ne parle pas d’attaques d’Israël contre le Liban, c’est déjà le lot quotidien du sud de Beyrouth, ou contre l’Iran, c’est en projet. Sans parler du Rwanda au Congo.

C’est cette dimension planétaire de l’opération de Caracas qu’Emmanuel Macron a tenu pour négligeable, et qui s’appelle le droit international. Il a fallu 48 heures au président français pour s’inquiéter de la méthode employée par Trump, après s’en être félicité. Opportunisme ? Sa faiblesse l’a en tout cas délégitimé pour porter une voix européenne déjà tremblante.

C’est la dimension planétaire de l’opération de Caracas qu’Emmanuel Macron a tenu pour négligeable, et qui s’appelle le droit international.

On sait pourtant que la diplomatie de molle soumission n’a aucun effet sur des personnages comme Trump, Poutine ou Netanyahou, et qu’elle les encourage au contraire. Bien entendu, personne n’a envie, ou ne devrait avoir envie, de verser des larmes sur le sort de Maduro. Ce dictateur qui s’est maintenu au pouvoir en refusant, en 2024, le verdict des urnes, en emprisonnant ses opposants et en ruinant son pays au point de faire fuir un quart de sa population.

Mais qui peut croire un instant que Trump se soucie des Vénézuéliens ? La chute de ce tyran post-stalinien ne serait qu’anecdotique si on n’en mesurait pas les conséquences pour le Venezuela, pour l’Amérique latine, et la planète entière. Pour le pays de Simon Bolivar, l’avenir est très incertain.

Trump a décidé de le mettre sous tutelle, en transformant en marionnette la numéro deux du régime, Delcy Rodríguez, menacée, à mots à peine couverts, de mort (« un sort pire que celui de Maduro ») si elle n’obtempère pas. Il a écarté sans ménagement l’opposante la plus légitime, María Cocina Machado, pourtant bien de droite, mais réputée indocile. Il songe tout juste à mettre sa grosse patte démangée par le lucre sur un pays qui regorge de pétrole.

Le leurre d’une lutte contre la narcoterrorisme

Laissons de côté l’alibi de la lutte contre le narcoterrorisme. Le fentanyl, cet opioïde qui ravage les États-Unis, vient des cartels mexicains et de Colombie. Et Trump vient de faire libérer l’ancien président du Honduras, Juan Orlando Hernández, gros trafiquant avéré, qui purgeait 47 ans de prison aux États-Unis. À plusieurs reprises, il a exigé que le pétrole « volé » aux États-Unis leur soit « restitué ».

Il faut s’arrêter sur cette phrase qui en dit long sur la psychologie de grand propriétaire de Trump, mais aussi sur l’époque qui s’ouvre devant nous. Trump fait ici allusion aux différentes vagues de nationalisations du pétrole qui ont eu lieu depuis 1976, soit bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir. Il pense aussi aux nouvelles contraintes que celui-ci a imposées aux compagnies étrangères.

Par la suite, le blocus américain et une gestion idéologique désastreuse (Chávez a liquidé tout l’encadrement et installé son cousin à la tête de la compagnie…) ont ruiné la production vénézuélienne. Il n’empêche, le Venezuela possède potentiellement les plus grosses réserves au monde, et quel que soit le statut du consortium, privé ou public, le pétrole appartient bel et bien au sous-sol vénézuélien.

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Le vol initial est celui de la colonisation. La revendication du président états-unien est donc un défi à toutes les décolonisations qui sont passées par des phases de nationalisation. Il nous annonce en fait un grand retour à l’ère coloniale, non seulement avec ses implications territoriales, mais aussi avec son message civilisationnel pour « tous ceux qui ne pensent pas comme nous », a-t-il menacé. Avec lui, la roue de l’histoire tourne à l’envers.

On n’a pas oublié qu’en 1953 déjà, en Iran, la CIA et son équivalent britannique avaient comploté et chassé du pouvoir un démocrate, Mohammad Mossadegh, qui avait eu l’audace de nationaliser l’industrie pétrolière aux dépens des firmes anglo-américaines. On ne se refait pas !

Le pétrole n’est jamais loin, comme ce fut le cas en Irak en 2003. L’opération de Caracas est aussi un coup porté à la Chine, principal acheteur du pétrole vénézuélien. C’est en direction de Pékin que Trump a répété son attachement à la doctrine Monroe, du nom de ce président, qui au début du XIXe siècle prétendait à un droit de propriété des États-Unis sur tout le continent américain.

Le vol initial est celui de la colonisation.

C’est le retour aux zones d’influence. La Chine est renvoyée dans sa région. Ce qui n’est pas rassurant pour Taïwan. Mais Trump a une vision large de l’Amérique. Grisé par son succès, il a répété son ambition de s’emparer du Groënland. Ce territoire associé au Danemark est à la fois européen et, en principe, protégé par l’Otan. Pour justifier son projet, il invoque des raisons de sécurité.

Un mensonge n’attend pas l’autre, car les États-Unis possèdent déjà une importante base militaire sur la grande île de l’Atlantique nord, et qui n’a cessé de s’agrandir aux dépens des Inuits, chassés de leurs terres. L’argument est donc là aussi fallacieux. La vraie raison réside dans les sous-sols du Groënland, riche en terres rares. Là encore, la guerre économique à la Chine n’est pas loin.

Un Vieux Continent atone

On ne voit pas ce qui pourrait empêcher Trump de s’emparer du Groënland si l’envie l’en prenait dans « deux mois » comme il l’a dit le 3 janvier. Où est la mise en garde unanime et solennelle des chefs d’État et de gouvernement du Vieux Continent ? Ceux pour lesquels le vice-président J. D. Vance n’affichait que mépris dans son discours de Munich, en avril dernier.

Il est peu probable que Macron mène la charge, trop obsédé par l’idée qu’il faut amadouer le grand méchant Trump sur le dossier ukrainien. L’heure de l’Europe est-elle déjà passée ? Les dirigeants européens sont divisés, entre l’Italienne Giorgia Meloni qui applaudit l’opération de Caracas, et l’Espagnol Pedro Sanchez qui condamne sans ambages.

L’Europe paie d’avoir renoncé au rôle de vigie du droit international et des droits de l’homme que l’histoire lui avait confié. On mesure à cet égard le désastre moral qu’aura été l’abandon des Palestiniens, et le double standard entre l’Ukraine et la Palestine.

L’Europe paie d’avoir renoncé au rôle de vigie du droit international et des droits de l’homme que l’histoire lui avait confié.

L’affirmation de quelques principes moraux fait sourire les cyniques et les réalistes. Mais faute d’avoir les armes, ils seraient bien utiles aujourd’hui d’avoir au moins les mots. Ne serait-ce que pour jeter le trouble dans l’opinion états-unienne qui est sans doute loin d’être unanime.

Paradoxalement, c’est peut-être tout de même des États-Unis qu’il faut attendre une réaction. Le Congrès a été ignoré. Quand on méprise le droit, on le méprise partout. Quelques voix démocrates se sont fait entendre pour dénoncer ce qui s’apparente aussi à une entreprise de corruption. Seul le jeune maire de New York, Zohran Mamdani, a eu les mots à hauteur de situation, dénonçant « un acte de guerre ».

Le sénateur démocrate Mark Kelly a tout de même parlé d’une politique étrangère « chaotique, égoïste et anticonstitutionnelle ». On imagine que les représentants et les sénateurs vont guetter les premiers sondages pour parler ou choisir de se taire. Les élections de mi-mandat sont à l’horizon. Et il serait très présomptueux de prédire les conséquences d’un événement qui n’est peut-être pas sans risque pour l’Ubu roi de la Maison Blanche.

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