La criminalisation de l’antifascisme inquiète les soutiens de Zaid et Gino, menacés d’extradition

La cour d’appel de Paris devait se prononcer le 18 février sur l’extradition de deux militants antifas poursuivis dans l’affaire de Budapest. Si l’audience a été renvoyée au 18 mars, l’inquiétude liée au contexte politique français depuis le meurtre de Quentin Deranque à Lyon, s’est fait ressentir parmi les soutiens.

Pauline Migevant  • 19 février 2026
Partager :
La criminalisation de l’antifascisme inquiète les soutiens de Zaid et Gino, menacés d’extradition
Des soutiens de Gino, au tribunal de Paris le 9 avril 2025.
© Maxime Sirvins

Rexhino Abazaj alias « Gino », veut avoir confiance en la justice française. Devant la chambre de la cour d’appel de Paris dédiée aux extraditions, le militant antifasciste d’origine albanaise, menacé d’être remis à l’Allemagne, affiche un air serein. Ce mercredi 18 février, il salue ses camarades venus le soutenir. Parmi ces derniers, l’inquiétude sur le sort qui sera réservé à Gino et Zaid, autre antifasciste poursuivi par la Hongrie, se double de celle liée au contexte politique français, depuis la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque à Lyon, frappé à mort par plusieurs antifas.

« Ça pourrait jouer en notre défaveur », craint l’un des soutiens avant l’audience. Alice Cordier, fondatrice de Némésis, groupe d’extrême droite fémonationaliste ayant protesté contre la conférence de l’eurodéputée Rima Hassan à Lyon, avant la mort de Quentin Deranque, a consacré un de ses posts sur X à Gino :  « Ça fait des années qu’on explique à l’État français qu’il y aura un mort par l’extrême gauche. Les antifas ne sont toujours pas considérés comme terroristes », déplore-t-elle le 13 février. Elle poursuit : « Gino l’antifa qui avait lynché un nationaliste a été relâché alors que la Hongrie le réclamait. » Des propos relevant de la « diffamation », réagit le militant auprès de Politis.

Sur le même sujet : VIDÉO – Zaid, militant antifasciste menacé d’expulsion vers la Hongrie, témoigne

Selon la Hongrie, Gino ferait partie d’un groupe qui aurait commis cinq agressions sur des membres d’extrême droite à Budapest en février 2023. À cette époque, des militants antifas, venus notamment d’Allemagne, s’étaient opposés à la manifestation annuelle de milliers de néonazis européens, célébrant le « jour de l’honneur ». Ce dernier commémore l’alliance entre les Waffen SS et les combattants hongrois lors du siège de Budapest par les soviétiques pendant la seconde guerre mondiale. Depuis, le régime hongrois poursuit à l’échelle du continent, via des mandats d’arrêt européens, 19 antifas qui auraient été impliqués dans des agressions de militants d’extrême droite.

Le verdict de Maja était écrit avant même l’ouverture de son procès, dirigé par un juge aux ordre du gouvernement de Viktor Orbán.

En avril 2025, la justice française avait refusé de remettre Gino à Budapest invoquant le risque de « traitements inhumains » en détention et l’incertitude sur les garanties d’un procès équitable. Mais en décembre, il est arrêté par la police antiterroriste qui l’informe qu’il fait l’objet, pour les mêmes faits, d’un nouveau mandat d’arrêt européen, émis cette fois-ci par l’Allemagne.

En décembre 2023, Maja, militant·e allemand·e, avait été remis·e par la Hongrie à Budapest, dans les heures suivant son arrestation par la police allemande. Un transfert désavoué quelques mois plus tard par la Cour constitutionnelle, notamment car les conditions de détention en Hongrie n’avaient pas été suffisamment prises en compte. Début février, Maja a écopé de huit ans de prison. Un verdict rendu 30 minutes à peine après les plaidoiries de la défense.

Sur le même sujet : Gino, menacé d’extradition vers la Hongrie : « Même si je gagne ma liberté, il faudra continuer la lutte »

Si Gino est extradé en Allemagne, il craint lui aussi d’être remis à la Hongrie. « C’est un risque réel, qu’il faut garder en tête » alerte son comité de soutien, dans un communiqué transmis à Politis. « Nous avons, comme d’autres, la certitude que le verdict de Maja était écrit avant même l’ouverture de son procès, dirigé par un juge aux ordre du gouvernement de Viktor Orbán. Il n’est à ce jour pas possible de prouver la présence des inculpé.e.s sur les images de vidéosurveillance au coeur du dossier. »

Renvoi de l’audience

Marie Coquille-Chambel, militante antifa présente à l’audience (1), a observé autour d’elle la peur que suscite la galvanisation de l’extrême droite depuis le meurtre de Quentin Deranque. La veille de l’audience, des militants de groupuscules de Haute-Garonne ont attaqué un bar à Toulouse dans lequel les clients, réagissant à leur présence dans la rue, scandaient « Siammo tutti antifascisti ».

1

Et chroniqueuse pour Politis.

Parmi les messages que Marie Coquille-Chambel a reçu de la part de l’extrême droite depuis une semaine, des menaces de mort telles que « ce meurtre sera vengé, œil pour œil dent pour dent ». Elle estime que le contexte a peut-être découragé certains soutiens à se déplacer cet après-midi. « Mais même si on a peur, c’est dans ce genre de moment qu’il faut être là. On ne peut pas laisser Zaid et Gino seuls. »

Même si on a peur, c’est dans ce genre de moment qu’il faut être là. On ne peut pas laisser Zaid et Gino seuls.

M. Coquille-Chambel

Dans la salle d’audience, ces derniers sont assis côte à côte. Et derrière eux, les bancs du public sont malgré tout remplis. Tous sortent de la salle à peine dix minutes plus tard : le juge qui planchait sur le dossier de Zaid est malade. Quant à Gino, la France demande à l’Allemagne des compléments d’information sur l’enquête afin de savoir si elle a été effectuée par l’Allemagne ou transmise à cette dernière par les autorités hongroises. L’audience est renvoyée au 18 mars. « C’est un bon signe sur l’indépendance des juges », réagit l’un de leurs avocats, interrogé sur l’impact éventuel du contexte politique actuel sur la décision qui pourrait être rendue.

Criminalisation de l’antifascisme

Reste que la répression contre les antifas menée par la Hongrie résonne avec le contexte français de montée en puissance de l’extrême droite et de criminalisation de l’antifascisme. L’ex-ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau avait engagé une procédure de dissolution du collectif antifasciste La Jeune Garde, fondé en 2018, par le député LFI Raphaël Arnault – dissolution aujourd’hui contestée devant le Conseil d’État.

Parmi les 11 personnes interpellées suite à la mort de Quentin Deranque, figurent l’un des collaborateurs de Raphaël Arnault, présent au moment des faits, ainsi qu’un ancien stagiaire du député. Selon son avocat, le collaborateur reconnaît les « violences » mais conteste être « l’auteur des coups qui ont provoqué le décès ». Une enquête a été ouverte pour « homicide involontaire et violence  aggravée ».

Sur le même sujet : « Les groupes antifascistes se sont toujours constitués en réaction à la violence de l’extrême droite »

Aussitôt après la mort de Quentin Deranque, des voix d’extrême droite – à commencer par celle de Marine Le Pen – ont appelé à faire de l’antifascisme un mouvement terroriste, comme c’est désormais le cas en Hongrie et aux États-Unis. Une volonté également affirmée par certains membres de Les Républicains, comme Martine Vassal, candidate à la mairie de Marseille.En 2025, des résolutions avaient déjà été déposées en ce sens au Parlement européen comme au Sénat.

Les militants antifascistes peuvent compter sur nous. Personne ne nous fera baisser les yeux.

T. Portes

Au-delà des propos de l’extrême droite et de la droite, certains soutiens de Gino et Zaid se disent surtout « sidérés » de la minute de silence en hommage au militant d’extrême droite, proche de plusieurs groupuscules violents dont l’Action française, une formation royaliste et antisémite, organisée la veille de l’audience à l’Assemblée nationale. « Même par LFI », souffle un soutien, estomaqué. 

Présent à l’audience, Thomas Portes, député insoumis, veut balayer toute incohérence quand Politis l’interroge sur l’éventuelle contradiction entre le soutien du mouvement insoumis aux inculpés de Budapest – via la signature de tribunes ou la présence d’élus aux rassemblements – et la minute de silence observée la veille. « Ce n’était pas un hommage à un militant d’extrême droite mais à un jeune de 23 ans qui est mort », affirme-t-il. S’il dit « entendre les critiques », il assure que : « Les militants antifascistes peuvent compter sur nous. Personne ne nous fera baisser les yeux. »

Tout Politis dans votre boîte email avec nos newsletters !
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Les groupes antifascistes se sont toujours constitués en réaction à la violence de l’extrême droite »
Entretien 19 février 2026 abonné·es

« Les groupes antifascistes se sont toujours constitués en réaction à la violence de l’extrême droite »

Un militant du collectif antifasciste La Horde analyse la manière dont les groupes qui luttent contre l’extrême droite sont désignés comme des ennemis de l’intérieur, alors que des personnes militant à la Jeune Garde ont été interpellées suite à la mort de Quentin Deranque.
Par Olivier Doubre
La révolution sera paysanne
Reportage 18 février 2026 abonné·es

La révolution sera paysanne

Face à la numérisation qui renforce toujours plus la dépendance des agriculteurs et agricultrices à l’industrie et aux banques, la coopérative L’Atelier Paysan propose des formations pour fabriquer des machines et outils low-tech. Et forger sa culture politique.  
Par Vanina Delmas
Derrière la « ferme France »,  la volonté d’asphyxier la paysannerie
Décryptage 18 février 2026 abonné·es

Derrière la « ferme France »,  la volonté d’asphyxier la paysannerie

Alors que la « ferme France » à tendance industrielle du président Macron irrigue les discours du gouvernement dès qu’il faut reconquérir le cœur des agriculteurs et agricultrices, nombreux sont celles et ceux qui s’en sentent exclu·es, qui pratiquent et défendent la paysannerie, pourtant solution d’avenir.
Par Vanina Delmas
Extrême droite armée, police peu réactive… Après la mort de Quentin Deranque, des faits et des questions
Enquête 18 février 2026 abonné·es

Extrême droite armée, police peu réactive… Après la mort de Quentin Deranque, des faits et des questions

Neuf personnes appartenant à la Jeune Garde ont été interpellées, mardi soir, dans l’enquête concernant la mort du militant nationaliste, Quentin Deranque. L’enquête policière avance avec un déroulé précis de faits qui commencent à s’éclairer, avec encore des questions en suspens.
Par Pierre Jequier-Zalc