Libre-échange : sinistre Saint-Valentin indo-européenne

La construction européenne est fondée, depuis 1957, sur le développement illimité des échanges. Elle est aujourd’hui en panique, au point de signer un accord commercial avec l’Inde, dirigée par un autocrate intégriste et haineux.

Gilles Raveaud  • 16 février 2026
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Libre-échange : sinistre Saint-Valentin indo-européenne
Le premier ministre indien Narendra Modi (au centre) avec la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen (à droite) et le président du Conseil européen Antonio Costa, à New Delhi pour officialiser un accord commercial majeur conclu après deux décennies de négociations.
© Sajjad HUSSAIN / AFP

Et un de plus ! Le 27 janvier, l’Union européenne et l’Inde ont signé un accord de libre-échange. Réunis, les 450 millions d’habitants de l’UE et le milliard et demi d’Indiens représentent 2 milliards de personnes, soit un humain sur quatre. Mais les échanges entre les deux géants sont minuscules. À peine 0,6 % des échanges mondiaux ! L’UE, continent riche, achète et vend d’abord auprès d’autres pays riches : dans l’ordre, les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni…

Quel intérêt, alors ? Les services. Le commerce international, ce sont aussi les contrats proposés par les banques et les assurances. Or le secteur de la finance est fort en Inde. Le pays nourrit de grands espoirs dans un accès plus facile aux marchés financiers des pays de l’UE.

L’UE est la partie la plus riche du monde. Qu’elle se développe toute seule comme une grande !

Côté européen, les leçons de l’accord de libre-échange avec les pays membres du Mercosur ont été tirées : cette fois, l’UE a protégé ses agriculteurs. Ceux-ci sont même les grands gagnants de l’accord. Car l’Inde, comme tout pays pauvre, recourt à des droits de douane élevés. Il s’agit d’un impôt facile à collecter : l’État a seulement à contrôler ses ports, ses aéroports et quelques frontières terrestres, et, en appliquant des taux élevés, ce sont des tonnes d’or qui entrent dans ses caisses !

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Bien plus aisé que de collecter l’impôt sur le revenu d’un milliard et demi d’âmes. Ainsi, l’Inde pratique un droit de douane de 45 % sur l’huile d’olive, qui va disparaître. Le vin, actuellement frappé de droits de douane de 150 % – qui multiplient par 2,5 le prix de la bouteille –, ne sera bientôt plus taxé qu’à hauteur de 20 % ou 30 %. Mais les « grands grands » gagnants, ce sont les compatriotes d’Ursula von der Leyen. Actuellement taxées à… 110 %, les voitures d’une valeur supérieure à 15 000 euros, comme celles que vendent les constructeurs germaniques, ne subiront bientôt plus qu’un petit droit de douane de 10 % (mais avec un quota limité à 250 000 unités).

Quels sont les problèmes ? L’écologie, d’abord, bien sûr : nous devrions diminuer les échanges, non pas les développer. L’économie, ensuite : l’UE est la partie la plus riche du monde. Qu’elle se développe toute seule comme une grande ! Redirigeons l’énorme épargne des Européens vers l’isolation de bâtiments, les centrales nucléaires et les « petites » lignes de train, plutôt que de faire dépendre notre avenir de contrats commerciaux précaires avec des contrées lointaines.

Intégriste hindou, violemment nationaliste et fier de l’être, Modi emprisonne journalistes et opposants.

Enfin, un problème philosophique. Pour annoncer la signature de l’accord, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a posté un message sur le réseau X dans lequel elle se félicite d’avoir signé « la mère de tous les accords ». Sur la photo, elle pose tout sourire à côté de Narendra Modi. Dans son pays, Modi est surnommé « le boucher du Gujarat » pour avoir, lorsqu’il gouvernait cet État, laissé massacrer, en 2002, plus d’un millier de musulmans. Intégriste hindou, violemment nationaliste et fier de l’être, Modi emprisonne journalistes et opposants.

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Mais voilà. La construction (ou destruction) européenne est fondée, depuis 1957, sur le développement illimité des échanges. Aujourd’hui, les industries européennes ne peuvent plus autant vendre aux États-Unis. Et elles se font défoncer les unes après les autres par les importations venues de Chine : textile, meubles, jouets, téléphones, ordinateurs, voitures, acier, chimie… L’UE est en panique. Et que fait-on quand on panique ? Des bêtises. Comme se réfugier dans les bras d’un autocrate intégriste et haineux.

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