Procès du RN : pourquoi Bardella n’en a pas fini avec les Le Pen

À l’approche du verdict dans le procès de Marine Le Pen et du RN, c’est bien plus qu’une décision judiciaire qui se profile. Selon qu’il fragilise ou renforce la figure centrale du RN, le jugement pourrait accélérer une transition générationnelle. L’issue du procès s’annonce comme un moment charnière pour l’extrême droite française.

Pierre Jacquemain  • 11 février 2026
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Procès du RN : pourquoi Bardella n’en a pas fini avec les Le Pen
Marion Maréchal prononce un discours lors d'une réunion du candidat du parti d'extrême droite Rassemblement national (RN), Patrick Louis (absent), avant le premier tour des élections législatives françaises, à Villefranche-sur-Saône, le 27 juin 2024.
© OLIVIER CHASSIGNOLE / AFP

Il y a un peu plus de vingt ans, la France infligeait un désaveu historique à l’extrême droite : 82 % pour Jacques Chirac, 18 % pour Jean-Marie Le Pen. Ce score, souvent invoqué comme un rempart moral, appartient désormais à une autre époque. Non seulement le « front républicain » s’est fissuré mais l’extrême droite est devenue une force électorale structurelle, capable d’approcher les 40 %, parfois davantage dans certaines projections. Là où elle était un accident, elle est devenue un horizon possible du pouvoir.

Dans le même temps, le Portugal offrait dimanche dernier l’image inverse : une nette victoire de la gauche face à l’extrême droite. Faut-il y voir un décalage historique, un « retard » portugais sur la trajectoire française, elle-même en « retard » sur la trajectoire américaine ? Ou bien la démonstration que rien n’est inéluctable ? La tentation serait grande de se rassurer. Mais nous l’avons ici maintes fois documenté, la progression des droites radicales à l’échelle européenne, en Hongrie, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne ou en Suède, indique que la France n’apparaît hélas ni comme une anomalie ni comme une exception.

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Le procès de Marine Le Pen et du Rassemblement national, dont l’épilogue judiciaire se profile pour juin prochain, s’inscrit dans cette séquence. Certains imaginent qu’une condamnation pourrait freiner l’ascension du parti. C’est méconnaître la mécanique politique à l’œuvre. Depuis des années, l’extrême droite prospère sur un récit de victimisation : élites corrompues, justice politisée, médias hostiles, etc. Une décision défavorable pourrait ainsi être instrumentalisée comme une preuve supplémentaire de cette prétendue persécution.

Mais le procès pourrait surtout achever la normalisation entamée depuis quinze ans. Marine Le Pen aura été l’artisane d’une transformation décisive : dédiabolisation, mise à distance du père, relooking du Front national en Rassemblement national, abandon de certaines propositions les plus ouvertement xénophobes ou antisystèmes, etc. Pourtant, derrière la mue sémantique, l’ADN idéologique reste le même : obsession migratoire, préférence nationale, défiance envers l’État de droit, vision identitaire de la nation, etc.

Si la justice devait fragiliser durablement Marine Le Pen, Jordan Bardella apparaîtrait comme l’héritier naturel. Jeune, habile dans les médias, il incarne l’extrême droite 2.0, policée dans la forme, ferme sur le fond. Son profil présente un double avantage pour le RN : d’une part, il est moins lesté par l’histoire sulfureuse du nom Le Pen. D’autre part, il peut pousser plus loin encore la stratégie de rassemblement des droites. Là où Marine Le Pen hésitait à formaliser une alliance avec la droite classique, Bardella en teste déjà les contours, notamment à l’échelle municipale.

Non seulement le « front républicain » s’est fissuré mais l’extrême droite est devenue une force électorale structurelle.

Ce basculement potentiel pose une question démocratique majeure. Le rassemblement des droites ne serait pas une simple coalition électorale, il consacrerait l’hégémonie culturelle de l’extrême droite. Lorsque des pans entiers de la droite traditionnelle reprennent à leur compte les thèmes, le vocabulaire et les priorités du RN, la frontière se brouille. Ce n’est plus l’extrême droite qui se normalise mais le débat qui s’extrême-droitise.

Le procès en cours rappelle une évidence : nul n’est au-dessus des lois. Mais il met aussi en lumière un paradoxe. L’extrême droite prospère sur la dénonciation d’élites jugées corrompues alors qu’elle est elle-même rattrapée par des affaires financières. Si la justice confirme des irrégularités, l’enjeu sera de savoir si l’opinion y voit la preuve d’un double discours ou, au contraire, une persécution politique. L’expérience internationale montre que les leaders populistes transforment souvent les poursuites judiciaires en capital politique.

La fin du procès de Marine Le Pen n’est donc pas seulement un épisode judiciaire. C’est un moment politique. Si la condamnation est lourde, elle pourrait accélérer la transition générationnelle au sein du RN et renforcer la stratégie de normalisation autour de Bardella. Si elle est clémente, elle confortera le discours d’innocence et la posture de respectabilité. Dans les deux cas, le danger ne disparaît pas. Marine Le Pen aura peut-être réussi une transition historique : transformer un parti longtemps infréquentable en force centrale du jeu politique.

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Mais cette transition repose sur une ambiguïté fondamentale, que l’on pourrait qualifier d’arnaque politique : prétendre dépasser le clivage gauche-droite tout en poursuivant un projet profondément ancré dans l’histoire de l’extrême droite française. Effacer un nom ne suffit pas à effacer une tradition. Et on aurait tort, toutefois, de considérer que l’effacement possible de Marine Le Pen signerait la disparition politique du nom.

Parce que ce serait faire peu de cas de sa nièce, Marion Maréchal, qui porte elle aussi l’héritage patronymique et symbolique [elle consent d’ailleurs aisément à ce qu’on l’appelle Marion Maréchal-Le Pen] et dont le parcours récent dit beaucoup des recompositions en cours. Après son détour par le parti d’Éric Zemmour, elle revient dans l’orbite du RN avec une ligne idéologique cohérente : affirmation identitaire, conservatisme assumé, et surtout promotion explicite de l’union des droites.

L’expérience internationale montre que les leaders populistes transforment souvent les poursuites judiciaires en capital politique.

Sur ce terrain, elle rejoint, et parfois précède, la stratégie esquisse par Jordan Bardella. Mais à la différence de ce dernier, elle s’inscrit dans une continuité historique et militante plus ancienne : élue députée à 22 ans, ancrée dans les réseaux intellectuels et catholiques conservateurs, elle bénéficie d’une légitimité d’une frange du parti attachée au nom Le Pen comme matrice politique et affective.

Au RN, le patronyme n’est pas un simple label marketing. Il est aussi un repère identitaire. Dès lors, si une transition générationnelle devait s’accélérer, Marion Maréchal pourrait apparaître, sinon comme une alternative immédiate, du moins comme une concurrente interne crédible à moyen terme. L’hypothèse Bardella n’épuise donc pas l’avenir du lepénisme : le nom pourrait se retirer d’une affiche pour mieux revenir par une autre porte.

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