Syrie : la froide logique d’Ahmed Al-Charaa
La défaite kurde illustre la détermination du nouveau président syrien à faire allégeance à Trump.
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© OMAR HAJ KADOUR / AFP
Le président syrien a pris à revers tous les préjugés occidentaux. Venant du jihadisme, il ne pouvait être qu’un psychorigide sectaire, voire fanatique. Il se révèle être un réaliste froid. Il n’a pas hésité à lancer ses troupes dans les territoires kurdes sous Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES). Puis, après une victoire éclair, il a su faire de maigres concessions qui ont permis de parvenir fin janvier à un accord ô combien fragile. Deux logiques étaient en fait condamnées à un inévitable affrontement.
L’unité du pays ne pouvait s’accommoder d’un pouvoir kurde lourdement armé, et qui plus est dominateur dans cette région riche en pétrole.
Les Kurdes, éternels sacrifiés de l’histoire, puisaient une légitimité nouvelle dans le combat héroïque qu’ils avaient mené contre Daech, en marge de la révolution syrienne. Le parti de l’Union démocratique (PYD), branche syrienne du parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK turc), avait livré au sol le combat auquel se refusaient les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Tandis que les « grandes puissances » bombardaient les positions de Daech, les Kurdes mouraient par procuration pour chasser Daech de son fief de Raqqa. L’épithète « terroriste » accolée au PKK par les gouvernements turcs et, par la suite, par les Américains et les Européens, était soudain oubliée.
Les Kurdes ont-ils cru qu’ils seraient payés en retour et qu’ils obtiendraient l’autonomie administrative et militaire que leur action à leurs yeux méritait ? Ils se sont heurtés violemment à la logique d’Al-Charaa. L’homme qui a pris le pouvoir à Damas en janvier 2024 s’est fixé pour objectif de « réinventer » la Syrie, meurtrie par un demi-siècle de dictatures et dévastée par quatorze ans de guerre civile. L’unité du pays ne pouvait s’accommoder d’un pouvoir kurde lourdement armé, et qui plus est dominateur dans cette région riche en pétrole. Al-Charaa avait déjà montré sa froide détermination quand il a fallu écraser un noyau de résistance alaouite nostalgique d’Assad, en mars dernier. Même si les massacres de civils commis avaient alors révélé la faiblesse d’un leader qui ne contrôle pas ses troupes.
Aucun obstacle ne pouvait plus se mettre sur le chemin de celui qui se voit en refondateur historique de la Syrie.
Mais au moment d’affronter les forces kurdes, Al-Charaa avait habilement assuré sa position internationale. On l’a vu à Riyad, à Washington dans le bureau Ovale, et même à Moscou en quête de réconciliation avec son ennemi mortel qui avait bombardé ses positions pendant la guerre civile. En vérité, Al-Charaa a fait cyniquement allégeance à Donald Trump qui, avec lui, met la Syrie dans son escarcelle. Aucun obstacle ne pouvait plus se mettre sur le chemin de celui qui se voit en refondateur historique de la Syrie. Et la plupart des puissances régionales trouvent intérêt à son succès. Principalement la Turquie d’Erdoğan, soutien de la première heure et ennemi juré de la cause kurde. Tous, excepté Israël, bien sûr, qui ne cesse de bombarder la Syrie, au prétexte de protéger le djebel druze au sud du pays, mais surtout parce que Tel-Aviv préfère un voisin faible et morcelé.
Mais le tour des capitales, et d’abord le voyage de Washington, avait assuré les arrières du nouveau président « », comme il est convenu de le qualifier. Il avait surtout obtenu la levée des sanctions économiques, condition préalable à un début de reconstruction. Dans ce contexte, le rêve kurde n’était plus qu’une chimère. Dans le concert international, la gratitude est une douce illusion. Les Kurdes avaient aussi contre eux un passif historique. Le PKK a longtemps ressemblé davantage aux Khmers rouges qu’à l’image romantique qui domine chez nous. Les Arabes, y compris ceux qui ont fait cause commune avec eux dans les Forces démocratiques syriennes, n’ont pas oublié que le leader du PKK, Abdullah Öcalan, a longtemps été le protégé à Damas d’Hafez Al-Assad, et que les Kurdes se sont cantonnés à une neutralité ambiguë pendant la guerre civile.
Des images injustes qui retardent l’évolution d’un mouvement qui a reconstruit une culture sur une base démocratique, accordant notamment aux femmes un statut d’égalité. L’accord signé par les belligérants le 30 janvier concède certes la reconnaissance de la langue kurde, de la célébration du nouvel an, le Newroz, et de quelques traits dus aux minorités, mais il enterre toute revendication globale d’autonomie, et impose l’intégration des forces kurdes à l’armée nationale. La suite dépendra de ce qu’Al-Charaa voudra faire de son pays. Rien n’est dit notamment de la place des femmes. La suite dépendra aussi des garanties de respect de l’accord par les États-Unis. Et on sait ce que confiance veut dire dans le vocabulaire trumpiste.
Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.
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