Au Portugal, « les discours de haine provoquent une amnésie dans la population »
Au Portugal, le second tour de l’élection présidentielle a vu l’emporter le candidat socialiste de centre gauche António José Seguro. Toutefois, le parti populiste d’extrême droite Chega a réalisé une percée historique. Daniel Matias, traducteur littéraire et Portugais d’origine, s’inquiète de la stigmatisation des immigrés, qui pourtant font tourner le pays.
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© PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP
Derniers romans traduits par Daniel Matias : Château de cartes, de Miguel Szymanski (Agullo) et Yawara, de Rodrigo Leão (Paulsen).
J’étais au Portugal début novembre, de passage chez ma famille dans une région rurale à une heure et demie au nord-est de Lisbonne. Et j’ai pu voir, comme d’habitude, les immenses panneaux publicitaires avec les slogans des candidats sur les ronds-points. Cette fois-ci, on n’y voyait pas les politiciens traités de corrompus sur les affiches du principal parti d’extrême droite portugais Chega, mais les messages étaient tout aussi démagogues. « C’est pas le Bangladesh ici », « Les Tziganes doivent respecter la loi ».
Chega prospère en prenant pour cible les immigrés, les minorités, les victimes du néolibéralisme et les élites politiques.
Il a fallu que la plateforme des droits des Tziganes porte plainte pour que ces messages disparaissent en fin d’année. Mais le mal était fait. Au nom du principe dévoyé de la liberté d’expression, Chega multiplie les dérapages depuis 2020. Sans grande réaction en haut lieu. Ce parti prospère en prenant pour cible les immigrés, les minorités, les victimes du néolibéralisme et les élites politiques.
La défaite d’André Ventura, son leader, au second tour de la présidentielle face au socialiste modéré Antonio José Seguro, le 8 février, est certes une bonne nouvelle à court terme, mais elle n’éteint pas l’incendie. Il suffit de voir l’Assemblée. En mai 2025, Chega est devenu le deuxième parti du pays avec ses 60 députés, derrière la droite mais devant le Parti socialiste, une première depuis la chute de la dictature. Des socialistes qui courent derrière la droite et empêchent toute union avec un Parti communiste en déliquescence (quoique toujours vivant au niveau local) et une gauche alternative désunie.
Et les responsables ne sont pas à chercher en France. Les Portugais n’y ont pas voté massivement pour André Ventura, comme on a pu l’entendre. L’historien Victor Pereira démonte l’infox sur son compte X : « Seuls 10 163 Portugais ont voté pour l’extrême droite en France ! Une goutte d’eau parmi le plus d’un million de Portugais et de descendants de Portugais. »
Lorsque je vais au Portugal, impossible de ne pas voir ce qui ne tourne pas rond.
Lorsque je vais au Portugal, impossible de ne pas voir ce qui ne tourne pas rond. Un tsunami touristique qui provoque bien plus de dégâts que de bénéfices, des vieux obligés de travailler pour pas grand-chose, des jeunes sous-payés qui n’arrivent pas à se loger, des incendies dévastateurs… Les contradictions sautent aux yeux.
Toujours plus de bâtiments luxueux en construction et de boutiques de chaînes internationales ou faisant la promotion des produits portugais jusqu’à la nausée (des boîtes de sardines hors de prix aux fameux pasteis de nata). Dans un pays où la moitié des retraités touchent moins de 462 euros par mois, où la vie est tout aussi chère qu’en France et où se soigner est souvent un parcours du combattant.
Les étrangers représentent 15 % de la population
Ces dernières années, les gouvernements successifs, dirigés pour l’essentiel par le socialiste António Costa, vite recasé à la présidence du Conseil européen malgré sa démission à la suite d’un scandale de corruption, ont échoué à revaloriser le travail et ont ainsi alimenté le discours anti-immigration de l’extrême droite. Les étrangers représentent 15 % de la population ; beaucoup d’entre eux travaillent dans la restauration, le bâtiment, l’agriculture. Ils pallient aussi le manque criant de personnel dans les services à la personne, les maisons de retraite, etc. Point commun de tous ces boulots ? Ils sont mal rémunérés. Ces petites mains permettent pourtant au pays d’afficher une croissance trompeuse.
Petit-fils d’un mineur portugais victime de la dictature, fils de Portugais ayant fui la misère sous Salazar, je ne peux que regretter qu’à l’image de ce qui se passe dans d’autres pays européens, les discours de haine et de stigmatisation sociale regagnent du terrain et provoquent une amnésie d’une partie croissante de la population. À nous de résister, partout où c’est possible. Et la résistance peut payer. Les habitants de la vallée de Covas do Barroso, au nord du pays, bloquent toujours le projet de mine de lithium à ciel ouvert adoubé par la Commission européenne.
C’est le Portugal, où les œillets continueront de fleurir.
L’écrivain Miguel Torga, originaire de montagnes enclavées, le disait déjà en 1954 quand il évoquait sa terre natale : au-delà de tout localisme, c’est au sein d’une fraternité faite de convictions et d’échanges que naît la culture. « L’universel c’est le local moins les murs. » Eh oui, ce n’est pas le bon temps des colonies et du talon de fer de la dictature ici, André Ventura et consorts ! C’est le Portugal, où les œillets continueront de fleurir.
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