En se divisant, la gauche prépare pire qu’une défaite à Paris. Sauf si…
À trois jours d’un scrutin décisif, la division de la gauche pourrait faire perdre la capitale parisienne au profit d’une droite trumpisée. Pourtant, un sursaut est encore possible.

© Bertrand GUAY / AFP
Ce qui se joue aujourd’hui à Paris dépasse de loin une simple compétition électorale. Nous sommes face à une séquence politique à haut risque, où l’addition de décisions tactiques mal calibrées peut produire un basculement durable de la capitale. Non pas par adhésion massive à un projet qui se voudrait « alternatif », mais par défaut, par fragmentation, par incapacité à construire une stratégie majoritaire.
Continuer à présenter Dati comme une figure de droite classique relève d’un aveuglement dangereux.
Car il faut être clair : dans l’état actuel des rapports de force, une victoire de Rachida Dati ne relèverait pas d’une alternance classique. Elle ouvrirait immédiatement une période d’incertitude politique majeure. Un procès pour corruption et trafic d’influence est annoncé pour septembre 2026, avec, à la clé, un risque réel d’inéligibilité. Paris pourrait donc se retrouver, dès le début du mandat, avec une maire fragilisée, contestée, sans doute empêchée.
Ce scénario n’a rien d’hypothétique : il aurait des conséquences institutionnelles concrètes, avec une recomposition brutale des équilibres au Conseil de Paris, et une bataille ouverte entre les différents blocs de la droite et du centre pour le contrôle de la ville. Dans ce contexte, continuer à présenter Dati comme une figure de droite classique relève d’un aveuglement dangereux. Sa ligne politique, ses priorités et ses prises de parole s’inscrivent dans un durcissement idéologique assumé, en particulier sur les questions migratoires, sécuritaires et sociales.
Erreurs stratégiques
La porosité avec les thèmes de l’extrême droite n’est plus marginale : elle structure désormais une partie du débat public. Faire comme si une frontière étanche subsistait, c’est refuser de voir la recomposition à l’œuvre. Mais la responsabilité de la situation actuelle ne peut être analysée uniquement à l’aune de cette dynamique. Elle tient aussi, et surtout, aux choix opérés à gauche.
Du côté socialiste, le refus d’un accord, même technique, avec Sophia Chikirou – alors qu’il est de tradition à gauche que celui arrivé en tête ouvre sa liste aux autres candidats de gauche – constitue une erreur stratégique évidente. Les convergences programmatiques existent pourtant sur des sujets clés : logement, services publics locaux, transition écologique. Refuser de les traduire en accord électoral revient à privilégier une logique d’appareil au détriment d’une logique de victoire. Et oblige désormais Grégoire à se tourner vers l’électorat centriste que représentait Pierre-Yves Bournazel – et qui ne se retrouve pas dans la droite trumpisée de Dati.
La stratégie de pureté politique peut produire l’effet exactement inverse de celui recherché : non pas affaiblir le macronisme, mais lui offrir une victoire.
Mais les insoumis ne peuvent pas davantage se défausser de leur propre responsabilité. Car il y a une contradiction majeure dans leur position. D’un côté, ils accusent Emmanuel Grégoire d’avoir accompagné la majorité présidentielle d’Emmanuel Macron, notamment dans l’élaboration du budget, alimentant le procès en compromission. De l’autre, en choisissant de se maintenir au second tour dans des configurations défavorables, ils prennent le risque très concret de faire élire Dati – c’est-à-dire, in fine, de donner le point et la victoire au camp macroniste.
Ce n’est pas là-aussi une hypothèse théorique : dans une élection à trois blocs, chaque maintien non coordonné fragmente le vote et favorise mécaniquement la candidate la mieux placée à droite. Autrement dit, la stratégie de pureté politique peut produire l’effet exactement inverse de celui recherché : non pas affaiblir le macronisme, mais lui offrir une victoire indirecte via une alliance de fait des droites et des extrêmes droites.
Le temps des décisions
Ce blocage dépasse d’ailleurs le seul cadre parisien. Il traduit une stratégie nationale : pour certains socialistes, démontrer qu’il est possible de gagner sans les insoumis ; pour certains insoumis, prouver qu’ils peuvent s’imposer comme force centrale sans compromis. Mais Paris n’est pas un terrain d’expérimentation abstrait. C’est une ville gouvernée, avec des équilibres concrets, des politiques publiques en jeu, et des conséquences immédiates pour ses habitants. Nous ne sommes plus dans le temps des hypothèses, mais dans celui des décisions. L’entre-deux-tours impose de trancher.
Comme à Marseille, le type de choix qui devrait être posé à Paris n’est pas un renoncement, mais une réorganisation.
Dans cette configuration, le maintien de Sophia Chikirou à l’échelle parisienne n’est pas un geste neutre : il fragmente le vote de gauche et augmente mécaniquement les chances de victoire de Rachida Dati. Il existe pourtant un précédent politique clair : à Marseille, Sébastien Delogu a accepté de se retirer de la course en maintenant des listes dans quatre secteurs où l’extrême droite ne menace pas. C’est ce type de choix qui devrait être aujourd’hui posé à Paris. Non pas un renoncement, mais une réorganisation.
Concrètement, cela signifie une décision lisible : se désister de la course à l’échelle de la ville pour empêcher une victoire de Dati, tout en maintenant une présence politique négociée dans un arrondissement, avec la perspective réelle de le diriger. Une telle configuration permettrait aux insoumis de renforcer leur ancrage légitime dans la capitale, une capacité d’action et une visibilité, tout en évitant de porter la responsabilité d’un basculement de Paris. Ce n’est pas une solution idéale. C’est une décision politique. Et dans un entre-deux-tours, c’est précisément ce qui est attendu.
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