Comment le Rassemblement national voit dans les municipales un tremplin présidentiel

Un nombre de candidatures record, des troupes entièrement mobilisées, des victoires envisageables dans plusieurs départements… Marine Le Pen, Jordan Bardella et leurs troupes jouent gros dans le scrutin de 2026.

Alix Garcia  • 6 mars 2026
Partager :
Comment le Rassemblement national voit dans les municipales un tremplin présidentiel
Le président du parti d'extrême droite français Rassemblement National (RN), Jordan Bardella, s'adresse au public lors d'un meeting électoral organisé pour soutenir Julien Sanchez, candidat du Rassemblement National (RN) à la mairie de Nîmes, à l'approche des prochaines élections municipales en France, le 3 mars 2026, dans le sud de la France.
© Sylvain THOMAS / AFP

La grande bataille commence maintenant. Le parti à la flamme joue gros. Marine Le Pen, Jordan Bardella et leurs troupes voient dans l’échéance des municipales un tremplin pour l’élection suprême, 2027 et l’accession à l’Élysée. À Toulon, Nîmes, Lens, Calais, mais aussi dans des communes plus modestes des Hauts-de-France, du Grand Est, de la Provence et de l’Occitanie, le Rassemblement national (RN) et ses alliés de l’Union des droites pour la République (UDR) se déploient partout dans le pays. Et cette fois, ils rêvent d’une « vague bleu marine ». Bien loin de la désillusion qu’ils ont vécue en 2020 et lors des régionales l’année suivante.

Si le RN préfère rester discret sur ses objectifs, refusant d’indiquer le nombre précis de villes ciblées, la formation d’extrême droite aligne un nombre sans précédent de candidatures : environ 650 listes en 2026, contre 253 en 2020. Sur les profils investis en têtes de liste, là aussi, le parti de Jordan Bardella se démarque, avec plus d’un tiers de ses députés en ordre de bataille.

Parmi ces derniers, Claire Marais-Beuil, députée et candidate à la mairie de Beauvais (Oise), se décrit elle-même comme une « fidèle » du parti à la flamme. Après son échec aux portes du second tour en 2020, l’élue s’affiche tout aussi déterminée : « Depuis un certain temps, nous avons une stratégie locale. Il faut s’implanter parce que c’est comme ça que nous gagnerons les élections. Donc on y va, on se relève les manches. »

Sur le même sujet : Procès RN : le compte à rebours est lancé pour Marine Le Pen

Avec seulement une dizaine de villes aux couleurs marinistes, dont une seule de plus de 100 000 habitants (Perpignan), l’ancrage territorial est encore le principal manque du parti. Pour ces élections, l’objectif est d’enclencher la dynamique, confirme le porte-parole et député Julien Odoul : « Nous voulons anticiper l’alternance pour nos concitoyens et faire en sorte que le redressement national de 2027 passe d’abord par un redressement local. » Le RN peut espérer l’emporter dans le Nord, le Pas-de-Calais, l’Est et dans quelques villes du Var, comme Toulon, La Seyne-sur-Mer, ou Six-Fours-les-Plages, mais aussi dans les Bouches-du-Rhône, à Tarascon ou Aubagne et dans les Alpes-Maritimes, à Nice, Cagnes-sur-Mer ou Menton.

Filtrage des candidatures… et une centaine de loupés

En dix ans, le RN aurait doublé le nombre de ses adhérents, contribuant ainsi à un élargissement massif de sa base militante. Achèvement de la stratégie de banalisation amorcée en 2017 ? Plusieurs élus locaux en attestent : « Il y a un an et demi encore, l’accueil n’était pas toujours agréable. Mais depuis, c’est le jour et la nuit », estime Damien Toumi, tête de liste à Amiens (Somme). Même son de cloche à Beauvais où, en 2020, Claire Marais-Beuil avait formé sa liste non sans difficulté : « Aujourd’hui, c’est une inversion des choses : les gens sont d’eux-mêmes venus frapper à ma porte. »

La direction du parti aurait par ailleurs été particulièrement vigilante dans l’attribution des investitures, assurant privilégier la « qualité à la quantité ». Alors qu’en 2024, lors des élections législatives, plus d’une centaine de candidats avaient été épinglés pour des propos à caractère raciste, sexiste, homophobe ou encore complotiste, le RN s’estime aujourd’hui irréprochable sur la question. « Si nous détectons des personnes, nous en tirons les conséquences en les excluant immédiatement », insiste Julien Odoul.

Des propos qui se heurtent malgré tout à la réalité : 72 heures après le dépôt officiel des listes, Libération recensait une centaine de « brebis galeuses », investies ou soutenues par le RN. Parmi les derniers cas en date, celui de Fernand Beauvillain, candidat à Pugnac (Gironde) et auteur de plusieurs posts racistes repérés par Les Jours sur Facebook. Depuis le début de la campagne, en dépit du nombre ahurissant de profils problématiques exhumés, la presse fait état de seulement six candidats écartés par le parti.

Sur le même sujet : Fin de l’ère Le Pen ? Trois spécialistes de l’extrême droite décryptent l’hypothèse Bardella

Charte de soutien à des candidats sans étiquette

Afin d’élargir ses appuis sans se risquer à investir des profils au passé trouble, le RN a eu recours à une stratégie : faire signer une charte à des candidats sans étiquette, le plus souvent dans des petites communes. Pour cela, le parti s’est appuyé sur ses 123 députés, chacun chargé de proposer leur soutien en échange d’un engagement des candidats sur le volet programmatique et de leurs voix lors des prochaines élections.

Car à travers cette charte, le Rassemblement national vise tout d’abord à garantir un nombre de parrainages suffisant pour son candidat à la présidentielle, alors que Marine Le Pen avait peiné à réunir les 500 signatures en 2022. Le parti d’extrême droite a aussi en tête les sénatoriales prévues en septembre prochain. Au sein de l’état-major mariniste, on espère tripler le nombre de ses élus à la chambre haute pour pouvoir y constituer un groupe.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous

Si le RN fait jusque-là mystère du nombre de chartes signées, Le Monde en comptabilise à peine quelques dizaines mentionnées dans la presse. Contacté, le député européen, directeur de campagne des municipales pour le RN et candidat à Nîmes, Julien Sanchez n’a pas répondu à nos sollicitations. Difficile donc, d’évaluer avec précision le succès du procédé, d’autant plus que les résultats déclarés varient nettement d’une localité à une autre : alors que Claire Marais Beuil affirme avoir apporté son soutien à « cinq à six candidats » sur sa circonscription de l’Oise, la fédération du Lot-et-Garonne ne recense aucun signataire sur l’ensemble du département.

Le Rassemblement national vise tout d’abord à garantir un nombre de parrainages suffisant pour son candidat à la présidentielle.

Infiltration et aspiration en vue des présidentielles

Moins contraignante et plus discrète, l’infiltration de listes est une autre méthode adoptée par les militants RN pour ces élections. De façon informelle, ces derniers se sont parfois rangés derrière des candidats de droite ou indépendants, avec pour même objectif celui d’accroître le nombre de conseillers municipaux RN – futurs électeurs pour les sénatoriales. Dans le Var, le délégué départemental et député Frank Giletti revendique dans L’Opinion une vingtaine d’infiltrations de ce type. « Si certains maires avaient besoin de militants, je leur en ai conseillé », confirme pour sa part Claire Marais Beuil.

« Au-delà d’être une campagne municipale dont l’intérêt porte sur les communes, c’est un moment important pour développer le parti », estime Damien Toumi. Ce candidat à Amiens explique avoir ouvert sa liste pour appuyer une dynamique d’adhésion plus large au RN : « L’idée est de rassembler au-delà des étiquettes. Certaines des personnes qui m’ont rallié n’étaient pas adhérentes, puis ont décidé de prendre leur carte. »

Les portes se sont aussi ouvertes pour accueillir des transfuges politiques provenant de la droite traditionnelle. C’est le cas à Colmar, où l’ancien président de la fédération Les Républicains (LR) du Haut-Rhin s’est allié à la candidate RN-UDR Nathalie Aubert. Suspendu depuis par son parti, l’ex-LR Alain Kott confiait à Politis : « Beaucoup de militants posent la question des alliances, ça revient souvent. Je me suis dit qu’il se passait quelque chose. »

À rebours des discours officiels, l’éventuelle alliance entre la droite et l’extrême droite semble avoir néanmoins fait son chemin.

Pourtant, en dehors de ces quelques rapprochements épars, l’heure n’est toujours pas à l’union des droites. Interviewée par BFMTV le 25 février, Marine Le Pen déclarait « pouvoir envisager des fusions de listes » au second tour, en écartant la possibilité d’un retrait pur et simple de ses candidats. « Chaque situation sera étudiée au cas par cas », soutient Julien Odoul, alors qu’aucune consigne n’a pour le moment été donnée aux candidats.

À rebours des discours officiels, l’éventuelle alliance entre la droite et l’extrême droite semble avoir néanmoins fait son chemin dans l’esprit des électeurs. D’après un sondage réalisé par Toluna-Harris Interactive en décembre 2025, 75 % des votants à droite s’estiment favorables à un accord de désistement mutuel au second tour des municipales. « C’est la dernière échéance avant les présidentielles, rappelle le porte-parole. Compte tenu du contexte, le bulletin de vote RN a une importance majeure. » En consolidant sa position de première force de droite à l’issue des élections, le parti à la flamme espère envoyer un signal suffisamment fort aux électeurs LR. Le message sera-t-il entendu ?

Tout Politis dans votre boîte email avec nos newsletters !
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Face à l’internationale fasciste, les gauches françaises rêvent de rebâtir des ponts
Analyse 20 avril 2026 abonné·es

Face à l’internationale fasciste, les gauches françaises rêvent de rebâtir des ponts

Des initiatives politiques et issues de la société civile construisent un réseau de solidarité mondiale pour remporter la bataille culturelle contre l’extrême droite. Objectif : tout faire pour l’empêcher de gouverner, mais aussi se préparer au mieux pour y résister.
Par Hugo Boursier et Lucas Sarafian
« Nous utiliserons tous les moyens parlementaires pour que la loi Yadan soit rejetée »
Entretien 15 avril 2026

« Nous utiliserons tous les moyens parlementaires pour que la loi Yadan soit rejetée »

La députée LFI Gabrielle Cathala, désignée cheffe de file contre la proposition de loi de Caroline Yadan, explique comment son groupe entend combattre le texte dans l’hémicycle.
Par Hugo Boursier
Dix ans de Macronie : du « en même temps » à l’impasse
Analyse 15 avril 2026 abonné·es

Dix ans de Macronie : du « en même temps » à l’impasse

Né en 2016 de la promesse de dépasser les clivages et de réinventer la vie politique, le macronisme a rapidement conquis le pouvoir. Dix ans plus tard, entre virage assumé à droite, fractures internes et absence d’ancrage, le mouvement apparaît affaibli, tandis que les lignes partisanes qu’il prétendait abolir ressurgissent avec force.
Par Alix Garcia
« Le PS doit retrouver une colonne vertébrale pour peser à gauche »
Entretien 3 avril 2026 abonné·es

« Le PS doit retrouver une colonne vertébrale pour peser à gauche »

Poitiers, Vaulx-en-Velin, Bègles… Trois gauches, trois défaites. Dans ce dossier spécial, les candidats perdants analysent leur échec et en tirent les leçons. Ici, la socialiste et maire sortante Hélène Geoffroy critique la stratégie d’opposition de la France insoumise, et regrette que le PS n’ait « rien produit » dans l’opposition face à Emmanuel Macron.
Par Alix Garcia