Plans sociaux : comment l’IA commence à remplacer les journalistes
Depuis le mois de janvier, les annonces de suppressions de postes s’enchaînent dans les groupes de presse français. Plusieurs centaines de journalistes vont perdre leur travail et des postes vont disparaître dans les rédactions… au profit de l’intelligence artificielle.

« La bataille ne fait que commencer ! On va essayer de les faire reculer jusqu’au retrait du plan. » Pablo Aiquel, le secrétaire général du SNJ-CGT et journaliste à La Gazette des communes, prévient : l’intersyndicale entend se mobiliser pour conserver les secrétaires de rédaction, que la direction d’Infopro Digital prévoit de faire disparaître.
Le 4 mai, le groupe de presse professionnelle a annoncé son intention de supprimer dix-neuf postes de journalistes, chargés notamment de la relecture et de la cohérence éditoriale au sein des rédactions de ses titres tels que Le Moniteur, L’Usine nouvelle ou La Gazette des communes. Ils seront remplacés par cinq chefs d’édition, sommés d’utiliser l’intelligence artificielle (IA) pour travailler plus vite.
Première explication avancée par la direction : la baisse des tirages papier. Sauf que dans le paysage médiatique actuel et particulièrement celui de la presse écrite, les deux branches d’Infopro Digital affichent des bénéfices rares et jalousés : près de 30 % de marge, selon l’intersyndicale.
« La crédibilité, c’est notre valeur »
En réalité, depuis plusieurs années, pour réduire sa masse salariale – et donc le coût de production de ses revues –, Infopro Digital veut imposer l’IA. « Nos dirigeants considèrent que cette intelligence artificielle peut accomplir les mêmes tâches que des consœurs ou des confrères, mais le rôle du secrétaire de rédaction ce n’est pas seulement de vérifier l’orthographe, s’agace Pablo Aiquel. Ils apportent un regard humain, une expertise que l’IA ne pourra jamais remplacer. »
Les vingt-six titres d’Infopro Digital sont en majorité lus par les collectivités, des entreprises… Les abonnements annuels peuvent aller jusqu’à 1 000 euros. Un tarif élevé pour un lectorat professionnel et exigeant. Le syndicaliste et journaliste à La Gazette des communes ne cache pas son inquiétude : « La crédibilité, c’est notre seule valeur. Si mon journal publie des informations qui sont fausses ou erronées parce qu’elles ont été vérifiées par une intelligence artificielle, nous allons perdre la confiance de nos lecteurs.trices. »
Cette porte que tente de forcer le groupe de presse professionnelle est dangereuse, à l’heure où la désinformation envahit déjà les réseaux sociaux et contamine chaque jour un peu plus le débat politique. « Tout le monde devrait être choqué », avertit Pablo Aiquel. Le plan social présenté par la direction prévoit les premiers licenciements en octobre 2026.
L’information va en pâtir parce que le débat démocratique local ne se fait que dans nos pages.
V. Darbeau, UNSA
Dans plusieurs médias, le développement rapide de l’intelligence artificielle est désormais invoqué sans détour pour justifier des plans sociaux d’ampleur. C’est le cas du côté de Prisma Press, groupe détenu par Vivendi, lié à la galaxie Bolloré. Le 30 mars dernier, sa direction a annoncé la suppression de 40 % de ses effectifs. Au moins 261 postes sont concernés, dont 90 journalistes. « Un carnage », écrit l’intersyndicale dans un communiqué.
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Un recours que Prisma Média assume sans sourciller. De façon concrète, 20 % des articles de Voici sont déjà écrits par l’intelligence artificielle. Selon une enquête du média en ligne Next, chez Prisma Press, près de 40 % de la production n’est pas rédigée par des humains. Plus de 2 000 articles sur une seule année !
« La machine se base sur une information qui existe déjà. Le journaliste en chair et en os, lui, va aller chercher d’autres sources de renseignements ou une autre vision sur un sujet pour faire réfléchir son lecteur en lui apportant de nouvelles clefs de compréhension », s’alarme Agnès Briançon, copremière secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ).
Des médias sacrifiés par leurs groupes
Chez Prisma Press, la mort de certains titres a déjà été actée : Géo Histoire, Doctor Good ou encore Mini-Loup, destiné aux 3-6 ans, vont disparaître. Pour se justifier encore, la direction évoque des difficultés économiques. L’intersyndicale, dans un communiqué, y voit la main de Vincent Bolloré. Un actionnaire majoritaire qui semble « bien moins dérangé lorsque Le JDD/ JDDNewsperd 7 millions d’euros par an ».
Chaque disparition de médias est désormais répertoriée par l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp). « Nous avons décidé de les comptabiliser parce que nous avons l’impression qu’il y en a de plus en plus », explique Cécile Dolman, journaliste indépendante et coprésidente de l’Ofalp.
« Plus les possibilités d’emploi sont restreintes, plus il est difficile pour un journaliste de garder son indépendance. Un pigiste qui a du mal à trouver un journal pour publier son travail va moins résister à la pression d’un rédacteur en chef qui lui demande de modifier son article. Et les médias qui ont des difficultés économiques vont hésiter à se mettre en danger pour éviter les procédures judiciaires. Tout cela a un impact sur la liberté d’informer. »
Dans un imposant immeuble du quinzième arrondissement de Paris, les journalistes de La Tribune installés au 4e étage croisent quotidiennement leurs confrères et consœurs de BFMTV. Mais chez CMA Média, ils ne semblent pas bénéficier de la même considération. À la tête de cet empire médiatique, un milliardaire encore : l’armateur franco-libanais Rodolphe Saadé.
Mi-avril, un plan social brutal a été présenté à la rédaction du journal. Le projet prévoit sa fusion avec celle de BFM Business, autre entité du groupe. Selon les représentants du personnel, sur les 56 journalistes de La Tribune, y compris les pigistes et les correspondants réguliers, seuls 32 seront reclassés dans ce « pôle économique BFM-La Tribune ».
La motion de défiance votée à 88 % l’automne dernier n’a donc pas suffi pour freiner les dirigeants de CMA Média. Le 13 et le 21 avril, les journalistes de la Tribune ont cessé le travail pour protester contre ce plan social.
Les déserts médiatiques
« Les médias de proximité sont essentiels au fonctionnement démocratique, ils sont aujourd’hui fragilisés », écrit Reporters sans frontières (RSF) dans un rapport publié mercredi 11 mars. L’ONG y dénonce « l’érosion du nombre de journalistes locaux ». Un mois plus tard, en difficulté financière, Centre France, groupe de presse régionale, présentait son « projet de transformation ».
Une façon élégante d’annoncer un plan social massif prévoyant la suppression de 152 postes, soit 10 % des effectifs au cœur de huit quotidiens et autant d’hebdomadaires dans 14 départements. Plusieurs dizaines de journalistes sont concernés : vingt-deux à la rédaction de La Montagne, dix au Populaire du Centre, trois à L’Yonne républicaine… « Il va falloir répartir notre travail différemment », affirme Vincent Darbeau, journaliste au Journal du Centre et délégué syndical UNSA.
Le quotidien doit perdre trois postes de journalistes et une agence locale, mais sa zone de couverture ne change pas : l’ensemble du vaste département de la Nièvre. « Dans le même temps, la direction nous demande d’être plus présents sur le territoire pour faire plus de sujets locaux. Donc nous allons devoir faire des choix et réduire le nombre d’enquêtes qui nous prennent du temps. L’information va en pâtir parce que le débat démocratique local ne se fait que dans nos pages », ajoute le syndicaliste.
Si nous publions des infos fausses vérifiées par une IA, nous allons perdre la confiance de nos lecteurs.trices.
P. Aiquel, SNJ-CGT
Fin 2025, la Fondation Jean-Jaurès et Les Relocalisateurs ont établi un lien entre la consommation médiatique et l’engagement démocratique. Selon leur étude, 87 % des lecteurs assidus de médias locaux interrogés déclarent voter à chaque élection contre seulement 62 % parmi les habitants qui ne lisent pas cette presse. « Lutter contre l’extrême droite ce n’est pas dans nos missions assignées par notre direction. Mais si les gens ne savent pas ce qu’il se passe autour d’eux, ils s’isolent et ne participent pas au vivre ensemble », confie Vincent Darbeau du Journal du Centre.
Face à une telle vague de suppressions de postes de journalistes, un silence interroge : celui du ministère de la Culture, pourtant l’autorité de tutelle du secteur des médias et de l’audiovisuel. En poste depuis février dernier, Catherine Pégard, ex-journaliste et rédactrice en chef au Point, n’a pas réagi aux différentes annonces de plans sociaux dans la presse.
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