Gérald Darmanin et l’esthétique virile du pouvoir

L’affaire Lyhanna met en lumière les limites d’une conception viriliste du pouvoir incarnée par le ministre de la Justice. Quand les violences sexuelles s’imposent au débat public, la posture de l’« homme fort » apparaît moins comme une solution que comme une partie du problème.

Lynda-May Azibi  • 11 juin 2026
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Gérald Darmanin et l’esthétique virile du pouvoir
Gérald Darmanin, lors de l'audition concernant l'affaire Lyhanna devant la commission des lois du Sénat, à Paris, le 9 juin 2026.
© SIMON WOHLFAHRT / AFP

Je suis de celles à qui sa présence a été imposée. Je l’observe à la tête des ministères, à la télévision, dans les colonnes de journaux. Cela faisait des années qu’un homme politique ne m’avait pas donné cette impression : la testostérone est le seul principe actif de sa politique. S’il fallait désigner ce qui s’en approche le plus, ce serait la figure, ou peut-être la parodie, de l’homme fort, pour peu qu’elle ait encore un sens. Je l’observe et la masculinité est si bien exécutée qu’elle déborde l’écran, comme une manière revendiquée d’apparaître au monde. Sa présence entière puise dans cette culture, et l’imaginaire qu’il convoque est celui même que le mouvement féministe s’emploie à ringardiser.

De l’esthétique du pouvoir à sa pratique, du langage au contenu de la politique elle-même, en passant par le corps qui l’énonce, l’ensemble relève d’une cohérence. Le goût prononcé pour les fourgons blindés, les opérations « place nette », les coups de menton contre le narcotrafic, le cortège de politiques sécuritaires, les saillies politiciennes, l’aplomb qui confine à la morgue, jusqu’à cette manière d’hausser le sourcil, il existe chez Gérald un continuum viriliste.

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Être un homme n’est pas une donnée avec laquelle composer, chez lui, tout semble en procéder, tout paraît s’y rapporter. Un homme qui s’adresse à des hommes. Une incarnation du pouvoir datée et ennuyeuse que l’on croyait ensevelie avec Sarkozy en 2012.

Un monde entier parvenu à ses oreilles

À l’époque où il était poursuivi pour viol, nous étions nombreuses à manifester, soufflant aux unes et aux autres : ce n’est pas possible, cela ne peut pas durer, la pression finira un jour par s’exercer. Nous avions oublié que nous étions des femmes. C’est nous qui cédons, c’est toujours à nous de céder. Une mobilisation est moins impérieuse, moins pressante quand elle est portée par des femmes, la pression s’exerce si peu, elle bouscule à peine. Pour des hommes comme lui, elle ne constitue pas le début d’un rapport de force. À l’évidence, puisque c’est par la fraternité virile qu’il fut sauvé, par l’un des siens, au cours d’une conversation « d’homme à homme ».

Le temps consacré aux blindés, aux démonstrations de force, aux rodéos urbains et aux gros muscles, ce n’est que du temps perdu à parler d’autre chose.

À présent, sa testostérone, ses blindés, ses gros muscles, tout cela a trébuché sur Lyhanna. Par elle, c’est un monde entier qui est parvenu à ses oreilles, les violences sexuelles, la société fondée sur la domination des hommes, l’inceste, ce qui, à la fois, crève les yeux et qui n’est pas vu. Car le temps consacré aux blindés, aux démonstrations de force, aux rodéos urbains et aux gros muscles, ce n’est que du temps perdu à parler d’autre chose. Ce que l’on dit d’autre ne sert qu’à éclipser cette banalité, dans laquelle pas de concours de zizi possible, pas de face à face viril, pas de mise en scène de la puissance. Juste des hommes ordinaires qui violent.

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Alors Gérald se dérobe. À l’arrogance, il substitue momentanément la contrition, présente ses excuses, troque la figure de l’homme fort, contre celle, plus adéquate aux circonstances, du père de famille ému. Mais fidèle à lui-même, en toute lâcheté, ce sont désormais des femmes qu’il accuse : une procureure, des juges, la magistrature. Avec, en tête, ce à quoi il ne veut pas renoncer : la position de faiseur de rois pour la prochaine élection, la promesse d’un poste de Premier ministre, la place au soleil dans le boy’s club. Ce ne sont pas des femmes qui l’en empêcheront. C’est aussi à cela que l’on mesure la virilité : la capacité à faire céder les autres.

Pas l’homme de cette situation

Dans un pays où la politique est une chose digne, où l’on se sait remplaçable, où l’inquiétude légitime et collective importe davantage qu’un destin personnel, où l’existence des femmes et des enfants est prise au sérieux, dans ce pays, Gérald dirait : « Oui, c’est vrai, les violences sexuelles n’étaient pas ma priorité politique. J’en avais d’autres. Je laisse ma place à quelqu’un de plus sensible à ses questions. » Cela aurait été digne. Cela l’aurait honoré. Dire le vrai, pour une fois, dire que, malgré les gesticulations, on n’est pas la personne qu’il faut, qu’on a beau singer en permanence « l’homme de la situation », on n’est pas l’homme de cette situation.

Reconnaître, enfin, que ces violences n’appellent ni esbroufe, ni fanfaronnade, ni surenchère sécuritaire, qu’elles ne sont pas compatibles avec une culture et une esthétique virile de gouvernement. Car nous n’en voulons plus de ces figures d’homme fort, encore moins pour lutter contre les violences sexuelles. Nous en voulons d’autant moins qu’en général, ce sont les mêmes qui violent. 

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