Le moment schmittien de la guerre
La suspension permanente des normes internationales n’est pas une anomalie : elle devient un mode de gouvernement. La guerre, ou sa menace, structure désormais l’économie politique globale.
dans l’hebdo N° 1917 Acheter ce numéro

Le juriste nazi Carl Schmitt a théorisé l’état d’exception comme une dimension constitutive de l’ordre juridique moderne. Aujourd’hui, Donald Trump semble s’affranchir de nombreuses normes du droit international. La gestion de crise devient permanente. Au nom de la défense de la souveraineté américaine, il s’arroge le droit d’enlever le président vénézuélien, de bombarder l’Iran ou d’imposer des taxes douanières.
Cette apparente exception est un leurre : elle masque les logiques profondes du maintien d’une hégémonie impériale et de l’accumulation capitaliste états-unienne. Le déficit abyssal des États-Unis, désormais proche de 39 000 milliards de dollars, soutient ainsi un dispositif global où la domination du dollar et le monopole de la violence garantissent la capacité de la finance à capter de la valeur à l’échelle mondiale.
Il ne s’agit pas seulement d’une dérive autoritaire incarnée par une personnalité politique, mais d’un moment schmittien (1) qui révèle une transformation plus profonde de l’ordre international. La suspension permanente des normes n’est pas une anomalie : elle devient un mode de gouvernement. La guerre, ou sa menace, structure désormais l’économie politique globale. Le génocide à Gaza en est l’expression la plus extrême, assumée au point de ne susciter aucune indignation à la hauteur des massacres commis.
Cette chronique s’inspire des analyses de Maurizio Lazzarato parues dans Lundimatin, S’armer pour sauver le capitalisme financier !
Ce basculement doit être compris à l’articulation du militaire et du monétaire. La puissance américaine repose sur un triptyque : la suprématie militaire, le rôle central du dollar et la profondeur de ses marchés financiers. L’état d’exception permanent permet de sécuriser ces trois piliers. Les sanctions économiques, par exemple, sont devenues des armes de guerre à part entière, imposant extraterritorialement le droit américain et contraignant les acteurs économiques du monde entier.
L’autoritarisme progresse
Ce régime d’exception produit également des effets internes. Aux États-Unis comme ailleurs, il justifie l’extension des pouvoirs exécutifs, la surveillance accrue et la restriction des libertés publiques. L’ennemi extérieur permet de discipliner l’intérieur. Ainsi, le schmittisme contemporain ne se limite pas à la scène internationale : il redéfinit les rapports entre État, droit et société.
Le néolibéralisme s’efface derrière un retour aux logiques les plus brutales et mondialisées du capitalisme, celles de l’impérialisme.
Les logiques impériales ne se limitent pas aux États-Unis ; elles s’exercent aussi sous d’autres formes en Russie et en Chine. Elles répondent à la crise du capitalisme fordiste révélée en 1973, puis à celle du capitalisme financier (2008), revenant aux premiers âges du capitalisme, celui de l’accumulation primitive. Le modèle économique des États-Unis s’épuise, en faisant supporter le coût de sa dette au reste du monde, en aspirant les épargnes du welfare state européen, en imposant l’achat d’armes américaines et en maintenant le seigneuriage du dollar.
Tandis que la science alerte sur la fin des conditions d’habitabilité de la terre, l’autoritarisme progresse, porté par l’inaction de la gauche et du camp écologiste, encore trop faibles pour opposer une alternative crédible.
Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
Indexons les salaires !
La réponse capitaliste a échoué
Les menaces de la finance déréglementée