Christian Laval : La construction de l’homme économique
Dans un ouvrage fouillé, le sociologue Christian Laval montre comment Michel Foucault et Pierre Bourdieu ont, parmi les premiers, repéré « l’événement néolibéral ».
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Dans son Cours au Collège de France de l’année 1992-1993, qui vient d’être publié [1], Pierre Bourdieu racontait qu’il aimait à « énerver » les économistes de ses amis en leur disant que « l’économie n’est peut-être qu’une immense bulle spéculative ». « L’économiste, poursuivait-il, croit que l’économie existe. Et ce qui l’amène souvent à construire des théories en forme de bulle spéculative, c’est peut-être qu’il formalise des évidences du sens commun ».
Sa défiance pour la « science économique » en tant que telle porte néanmoins le sociologue, particulièrement à partir des années 1980, à étudier l’homo economicus, qu’il voit prendre de plus en plus d’importance dans toutes les strates de la société. Non sans inquiétude, notamment pour la gauche et les politiques sociales qu’elle a contribué à faire advenir durant les dernières décennies.
Avant Bourdieu, Michel Foucault avait repéré, dès la fin des années 1970, le « changement d’époque » qu’allait entraîner l’arrivée du néolibéralisme dans les sociétés occidentales et y avait consacré plusieurs de ses Cours au Collège de France, notamment Naissance de la biopolitique (2004).
Professeur de sociologie à l’université de Paris-Ouest-Nanterre, auteur de plusieurs ouvrages sur le néolibéralisme, Christian Laval vient confronter les travaux du philosophe mort en 1984 et ceux du sociologue disparu en 2002 sur la question néolibérale. Même s’ils n’ont pas échangé sur le sujet, chacun y a travaillé et a mis en garde contre la contamination des politiques publiques et des individus par le néolibéralisme.
À quel moment le terme « néolibéralisme », apparaît-il ? Et comment Foucault et Bourdieu ont-ils eu l’intuition – Foucault le premier – de travailler sur ce sujet novateur à leur époque ?
Christian Laval : Ce terme apparaît avec des significations assez variées dans les années 1930. En effet, à l’époque, même Keynes a pu être qualifié ainsi, tout comme des économistes français tels que Rueff ou encore les ordolibéraux allemands. Au départ, le mot désigne tout effort de refondation du libéralisme – lequel a pu avoir sa version de gauche, sous la forme d’un réformisme social, mais aussi sa version de droite, visant à redonner vie aux principes fondamentaux du marché, notamment en se demandant quel rôle devaient jouer le droit et l’État pour intensifier la concurrence.
Le sens de ce terme évoluera avec la Société du Mont-Pèlerin [2], sous l’influence de personnalités comme Friedrich Hayek ou Milton Friedman, puis lorsque se dessineront un vrai projet politique et une stratégie de conquête de la direction des partis politiques et du pouvoir d’État dans les années 1970 et 1980.
Quand Foucault s’y intéresse, à la fin des années 1970, le
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