Alma Dufour : « Le projet d’Amazon est vraiment hégémonique »

À la veille de l’audience en appel de la multinationale, Alma Dufour, chargée de la campagne « surproduction » pour les Amis de la Terre, décrypte la stratégie du groupe, engagé dans un rapport de force avec l’État et les syndicats.

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Mardi 14 avril, Amazon vivait une drôle de journée. Son cours en Bourse s’envolait encore pour établir un nouveau record. Son fondateur, l’homme de le plus riche du monde, Jeff Bezos, voyait l’estimation de sa fortune personnelle augmenter de 24 milliards de dollars depuis le début de l’épidémie grâce à sa participation de 11% dans l’entreprise. La veille, elle annonçait l’embauche de 75 000 salariés supplémentaires aux États-Unis, après les 100 000 embauches faites en mars, et autorisait ses « partenaires » à vendre plus que les simples produits « essentiels ». Rien que ça.

Le même jour, le géant du e-commerce reconnaissait le décès d’un de ses employés des suites du Covid-19, le 31 mars. Deux salariés étaient également licenciés pour avoir dénoncé les conditions de travail dans les entrepôts durant l’épidémie.

En France, la justice restreignait l’activité d’Amazon aux produits « essentiels » le temps que de meilleures garanties pour la sécurité de ses salariés soient données. Sous le coup d’une amende de 1 million d’euros par jour, l’entreprise ferme six de ses entrepôts, au moins jusqu’au 22 avril. La direction du groupe se dit « perplexe » face à la décision du tribunal et fait appel. L’audience est prévue ce mardi. Entre-temps, sa communication oscille entre chantage à l’emploi et culpabilisation des syndicats.

Alma Dufour suit le dossier Amazon en tant que responsable de la campagne « surproduction » pour les Amis de la Terre. Elle revient pour Politis sur « le projet hégémonique » du géant du e-commerce.

Le directeur général d’Amazon France déclarait, le 16 avril, sur RTL : « L’action syndicale qui a conduit à ce résultat va avoir des conséquences qui sont très importantes pour de nombreuses personnes en France, pour nos millions de clients qui utilisent nos services pour recevoir chez eux des produits en cette période de confinement, pour nos employés qui vont rester chez eux, et pour les milliers de TPE et PME françaises qui utilisent nos services pour faire leur activité en expédiant par l'intermédiaire d’Amazon ». La faute aux syndicats donc ?

Alma Dufour : Amazon a l’habitude des bras de fer très forts, aux États-unis ou en Europe. Elle s’est construite sur la violation des normes et l’évitement de l’impôt, aussi les rapports avec les syndicats sont-ils détestables, surtout en France où la pratique syndicale et le droit du travail sont plus forts que dans d’autres pays. Forcément, la direction française leur en veut et l’idée est de les casser auprès du grand public et des salariés. Il y a une stratégie de la fake news depuis longtemps. Sur le changement climatique, ils disaient respecter l’accord de Paris dix ans avant les autres multinationales, alors que leurs engagements climatiques n’étaient même pas tenus. Cette stratégie du chiffon rouge, c’est exactement ce qui a été fait pendant le Covid. Quand, par exemple, l’entreprise impose une distanciation sociale de deux mètres, alors que le gouvernement ne préconise qu’un mètre. Sauf que c’est impossible de respecter les gestes barrières dans leurs entrepôts.

Ou quand monsieur Duval dit : « Amazon ne vend plus les produits non essentiels, ce sont les vendeurs tiers qui les vendent ». Il ment car ces produits sont en partie stockés dans les entrepôts d’Amazon, donc ce sont bien les salariés de l’entreprise qui les expédient. On est bien dans de la fake news.

Au-delà de ça, quel est le message envoyé au pouvoir politique?

Le principal destinataire des messages Twitter et de la communication d’Amazon de ces derniers jours, c’est le gouvernement. Quand ils menacent de quitter la France, ils veulent que l’Etat garantisse la continuité de leur activité sans problèmes avec le droit du travail ou les activistes qui bloquent leurs sites. Ils sentent que le vent tourne avec la taxe GAFA [l’impôt sur le chiffre d’affaires des géants du numérique] par exemple. Ils menacent donc de continuer de livrer en France, mais depuis l’étranger. Avec des conséquences compliquées pour les commerces qui s’en servent comme place de marché, mais également d’un point de vue juridique. Plus globalement, Amazon est l’entreprise la plus soutenue par les marchés financiers, c’est donc en quelque sorte la France contre la finance.

Amazon montre les muscles pour un fait assez minime : une restriction temporaire de l’activité. Ce qu’il faut comprendre, c’est que leur modèle économique et financier est fondé sur la croissance continue, parce qu’ils ne distribuent pas encore de dividendes à leurs actionnaires. Ils sont obligés d’avoir des taux de croissance de 30% par an. Pour cela, il faut que les États ne bougent pas et n’imposent pas de réglementation. Sinon, tout leur modèle pour générer du profit se casse la figure. Aujourd’hui, ils réinvestissement leurs bénéfices afin d’être en position de monopole et générer bien plus de profits. Et c’est ce que les marchés suivent depuis dix ans. Or, si l’État empêche l’ouverture d’entrepôts et instaure des taxes, le modèle se casse la figure. C’est la raison pour laquelle Jeff Bezos se la joue philanthrope depuis quelques mois, pour faire bonne figure auprès des États et se rendre indispensable. Et quand ça ne marche pas, Amazon hausse le ton.

Ce message s’adresse également aux salariés et aux entreprises se servant d’Amazon comme une place de marché...

La décision de fermer six entrepôts et de payer l’intégralité des salaires est plutôt bénéfique pour les salariés. Mais en leur faisant peur, en disant que sur le long terme ça pourrait remettre en cause la viabilité des entrepôts, c’est effectivement une manière de faire perdre aux syndicats le soutien des salariés et les affaiblir en interne.

Concernant les PME, le discours d'Amazon est à double face. Elle leur dit : «Nous sommes là pour écouler vos produits pendant le Covid-19.» Mais en réalité, Amazon tue tous les autres débouchés qu’elles pourraient avoir. Et surtout elle en profite avec des commissions fixes très élevées sur les ventes. C’est un piège : Amazon essaie d’être indispensable tout en leur plantant un couteau dans le dos.

Quel sera l’impact de cette épisode pour le fameux « après-Covid-19 » ? On parle par exemple d’ouvertures de nouveaux entrepôts...

C’est à double tranchant. Soit les États – comme la France – transforment l’essai de cette décision de justice et vont plus loin dans les prochains mois en stoppant l’expansion d’Amazon et ses perspectives de croissance. Soit il sera difficile de les contrer car le projet est vraiment hégémonique.

L’entreprise a huit ou neuf projets en cours. Des ouvertures d’entrepôts et de centres de tri, prévues pour la fin d’année 2020 ou le début d’année 2021. Cela triplerait la surface de stockage d’Amazon en France. Quatre de ces projets sont déjà validés par l’État. La stratégie est de conquérir un peu plus le marché français, moins développé qu’en Allemagne ou aux États-Unis. Il y a donc une véritable perspective de croissance, non sans conséquences pour les emplois, puisque Amazon détruit deux fois plus d’emplois qu’il n’en crée. Avec cette épidémie, la multinationale a mis un gros coup d’accélérateur. Les marchés ont la confirmation qu’Amazon a un modèle du futur, implanté et qui arrive à ses fins.

Quid de Cdiscount ou des autres plateformes de e-commerce?

Nous n'avons pas de remontées précises. Le cas d’Amazon est beaucoup trop connu pour passer hors des radars. Mais effectivement, il y a des chances que dans les entrepôts de Rakuten, Cdiscount ou Vente privée [désormais Veepee, NDLR], les conditions de travail soient similaires avec un manque de masques de protection et le non-respect des gestes barrières. Les entrepôts logistiques marchent globalement de la même manière. Mais Amazon a de plus grandes parts de marché, donc des plus grands entrepôts avec plus de salariés. C’était le risque chez Amazon : le site de Lauwin-Planque par exemple, c’est plus de 2.700 travailleurs, c’est énorme. Au début, nous avons interpellé le gouvernement sur le e-commerce car il a la capacité de bloquer tout un secteur pour protéger les salariés. Nous sommes finalement allés au tribunal. Mais en justice, il faut attaquer les entreprises une par une, ce qui est très long. Solidaires a porté plainte contre La Poste, ce qui a donné lieu à des mesures. Mais le temps qu’on mette tout bout à bout, l’activité aura repris.


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