Pourquoi faire l’histoire des inégalités de genre ?

Un laboratoire de recherche éclaire dans une série vidéo les processus qui ont conduit aux différences de traitement entre hommes et femmes, et aux injustices actuellement subies par celles-ci.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


L’actuelle pandémie de Covid-19 met en lumière des métiers essentiels – caissier·es, agent·es d’entretien, aides-soignant·es, parmi tant d’autres – pourtant fréquemment déconsidérés au sein de notre société. Très mal payés, ces emplois ont pour caractéristique d’être largement exercés par des femmes. Alors, inégalité naturelle face au travail ? Simple hasard statistique ou lente construction sociale ?

Faire l’histoire des inégalités de genre pour les comprendre et les questionner : tel est l’objectif d’une série vidéo intitulée « Inégales face à l’histoire. MeToo avant le hashtag ». Différents éclairages historiques sont proposés par l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC), un laboratoire de recherche en histoire qui regroupe des chercheurs et chercheuses de Paris-I, de l’École normale supérieure et du CNRS. Dans le domaine professionnel, par exemple, les fonctions occupées par les femmes ont souvent été dévalorisées au cours de l’histoire. C’est ce que Françoise Héritier nomme la « valence différentielle des sexes » : les différences entre les hommes et les femmes s’accompagnent systématiquement d’une hiérarchisation en faveur du masculin (1). Dans les fabriques de tuiles au XIXe siècle, par exemple, les femmes sont cantonnées à des tâches considérées comme subalternes : elles gagnent ainsi 25 % de moins que les hommes (2). Au cours du même siècle, les femmes sont très peu présentes sur le marché de l’art et de la vente aux enchères, à l’exception du commerce de dentelle, de lingerie et d’objets d’art asiatiques. Or ces derniers sont associés à des bibelots ayant peu de qualités artistiques : les secteurs investis par les femmes sont ainsi décrédibilisés (3).

Les vidéos montrent que les inégalités actuellement subies individuellement par les hommes et les femmes sont le reflet de processus historiques et sociologiques plus larges. Au cours du XVIIIe siècle, les femmes sont fréquemment insultées dans la rue, la plupart du temps traitées de « putain » et de « salope ». Tandis que les invectives lancées aux hommes sont davantage des atteintes à leur condition sociale ou à leur honnêteté professionnelle, à l’image des nobles qui se font traiter de « gueux ». Pour attaquer une femme, hier comme aujourd’hui, rien n’est plus efficace que de mettre en doute sa sexualité. Les insultes jouent dès lors le rôle de rappels à l’ordre, témoignant de l’impératif de la pureté sexuelle féminine (4). Bien avant l’« outrage sexiste » prévu par la loi Schiappa, qui permet aux femmes de porter plainte à la suite d’« un propos ou un comportement à connotation sexuelle ou sexiste (5) », nombreuses sont les femmes, au cours du siècle des Lumières, qui se présentent face à la justice pour dénoncer les insultes dont elles ont fait l’objet. Elles exigent une réparation symbolique, en demandant par exemple un démenti public, ou financière (6).

Les inégalités entre les hommes et les femmes s’expriment aussi dans la mémoire historique : les femmes représentent « les silences de l’histoire », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Michelle Perrot (7), et il est bien plus facile de dresser la liste des grands hommes que celle des grandes femmes (8). Redonner aux femmes la place qu’elles avaient au sein de processus historiques divers, les réintégrer au récit historique : telle est peut-être une manière de rendre les femmes un peu moins inégales face à l’histoire. Cela nécessite de faire l’histoire des veuves de la Première Guerre mondiale tout autant que celle des criminelles de guerre nazies (9).

Marine Carcanague Doctorante à Paris-I-IHMC

(1) Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Françoise Héritier, éd. Odile Jacob, 1996.

(2) « Inégalités salariales dans les tuileries au XIXe siècle », Cyril Lachèze, www.youtube.com

(3) « Femmes aux enchères au XIXe siècle, femmes-objets ou actrices du marché ? », Léa Saint-Raymond, www.youtube.com

(4) Les Jeunes et l’amour dans les cités, Isabelle Clair, éd. Armand Colin, 2008.

(5) « Outrage sexiste ou sexuel », sur www.service-public.fr

(6) « Inégales face à l’histoire. Présentation de la série », Marine Carcanague, www.youtube.com

(7) Les Femmes ou les silences de l’histoire, Michelle Perrot, Flammarion, 2001.

(8) Les femmes peuvent-elles être de grands hommes ?, Christine Détrez, Belin, 2016.

(9) « Les veuves de guerre après la Première Guerre mondiale », Emmanuelle Reimbold, et « Les femmes dans la dénazification de l’Allemagne et de l’Autriche », Marie-Bénédicte Vincent, www.youtube.com


Haut de page

Voir aussi

Depuis 2018, on « revient à l’école de l’ordre, plus verticale »

Société accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.