Municipales : Et si cette fois c’était la bonne ?

Le second tour des élections municipales, qui se tiendra le 28 juin, aura valeur d’exemple pour une gauche et des écologistes qui tentent de dessiner l’ébauche d’un rassemblement.

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Tempus horribilis. À l’exception du score d’EELV aux européennes (13,2 %), les défaites et les déconvenues se sont enchaînées ces dernières années pour la gauche et les écologistes. Aujourd’hui encore, les organisations tâtonnent. En trois ans, deux nouveaux partis ont vu le jour (Génération·s et Place publique) et trois ont changé la tête de leur exécutif (PCF, EELV et PS). Les lignes politiques ont, elles aussi, un peu changé. La gauche s’écologise, et réciproquement. « Ce scrutin municipal ancre définitivement EELV à gauche », analysait dans Reporterre la chercheuse en sociologie politique Vanessa Jérome. Pour éviter un nouveau duel Le Pen-Macron, et poussés par la société civile, les associations et les syndicats, les partis dessinent l’ébauche d’un rassemblement, comme le 20 mai dernier à l’appel du collectif « Plus jamais ça ».

Le second tour des élections municipales, qui se tiendra le 28 juin, a donc valeur d’exemple. Entre des socialistes qui gardent un ancrage local et une percée écologiste. Les roses, les rouges et les verts se prennent à rêver de garder leurs bastions ou d’en décrocher. Au premier tour comme au second, les alliances ont été nombreuses et prolifiques. « Paris sera vraisemblablement remporté par Anne Hidalgo, Lyon par l’écologiste Grégory Doucet, et Marseille par Michèle Rubirola, se félicite Pierre Jouvet, en charge des élections au PS. Si nous avions les trois plus grandes villes de France, ce serait une première. » Et d’estimer : « On a tous compris qu’on avait besoin les uns des autres. » Si d’autres partagent son enthousiasme, Ian Brossat, communiste et candidat dès le premier tour sur les listes d’Anne Hidalgo, relativise : « Faire des alliances n’est pas une nouveauté, nous en faisions seulement beaucoup moins en 2014 en raison de la politique menée par François Hollande. » À Paris, Nantes ou Rennes (Strasbourg est une exception notable), EELV fait le choix de rejoindre, au second tour seulement, les maires socialistes sortantes. Une manière de signifier que ce parti ne veut plus être « le supplétif du PS ». Dans plusieurs villes, des socialistes ont dû s’asseoir sur leurs ambitions personnelles pour que la victoire revienne à leur camp ; à Marseille, où Benoît Payan s’est effacé devant Michèle Rubirola ; à Besançon, à Lyon, à Toulouse… Chez EELV, on cite encore et toujours Grenoble en exemple.

Mais ces élections portent aussi des incertitudes : les électeurs se rendront-ils aux urnes ? Que penseront-ils des alliances entre LREM et la droite traditionnelle ? Comment préparer le coup d’après ? Déjà au travail, nous dit-on, pour les élections régionales et départementales de mars 2021, les partis de gauche auront fort à faire pour entamer ce que les fans de football appelleront une « remontada ».

Agathe Mercante

Marseille

« On a le vent dans le dos », confirme Benoît Payan, tête de liste socialiste dans les IIe et IIIe arrondissements et porte-parole du Printemps marseillais. En tête du premier tour des élections municipales à Marseille (24,4 % des voix), l’alliage de citoyens engagés, socialistes, communistes, insoumis, membres de Génération·s, porté par Michèle Rubirola, dissidente EELV, a de bonnes chances de succéder à Jean-Claude Gaudin. Durant ce long entre-deux tours, ils ont été rejoints par Sébastien Barles, candidat désigné par EELV (8,9 % au premier tour).

© Politis

Ensemble, ils projettent – sur la base d’un programme coconstruit – de réformer Marseille de fond en comble : administration, logement, éducation, transports, démocratie locale… Ils promettent surtout de mettre un coup d’arrêt au « système » Gaudin, en battant la candidate désignée du baron local, Martine Vassal. Et, pour ce faire, ils n’ont même pas besoin de retrousser leurs manches, la candidate LR le fait très bien seule : le parquet de Marseille a annoncé avoir ouvert, le 13 juin, une enquête préliminaire sur des soupçons de fraude aux votes par procuration. La candidate et son équipe auraient en effet proposé à des électeurs d’avoir recours à des procurations « simplifiées » sans avoir à se déplacer, « juste par téléphone », ce qui est interdit par la loi. Pour le Printemps marseillais, cette affaire est un peu l’occasion de dire : CQFD.

A. M.

Le Mans

Le Mans sera 100 % à gauche à l’issue du second tour. Ni la droite (8,5 % au premier tour), ni En marche (7 %), ni le RN (6 %) n’ont atteint le score minimal pour se maintenir. Dans le costume du vainqueur assuré, l’ancien ministre de l’Agriculture -Stéphane Le Foll (42 %) a reçu le soutien de la candidate EELV et actuelle première adjointe, Isabelle Sévère (9,98 %). Il intègre sept noms écologistes dans sa liste, en plus des trois anciens d’EELV harponnés avant le premier tour.

Ce ralliement d’EELV, décidé par un vote interne de la section sarthoise (87 % des 29 adhérents), met la direction nationale dans l’embarras et le mouvement enregistre localement des défections (Alexis Braud, cadre d’EELV, et Elen Debost, actuelle adjointe à la jeunesse). Nous « aurons la capacité d’agir dans le futur conseil municipal », promet Isabelle Sévère. Ce n’est pas la conviction d’Alexis Braud, élu d’Allonnes : « L’expérience a montré que la doctrine selon laquelle -l’écologie devrait “être là où il y a du pouvoir” pour avancer est vouée à l’échec. C’est la stratégie d’Emmanuelle Cosse, de François de Rugy, ou même de Nicolas Hulot, que personne ne soutient aujourd’hui à EELV. »

L’ancien ministre de l’Agriculture, soutien de toujours de François Hollande – il avait lancé en avril 2016 un mouvement « Hé oh la gauche » pour tenter de sauver sa candidature en 2017 –, est déjà maire du Mans depuis qu’il a été désigné par la majorité municipale en 2018, à la suite du décès de Jean-Claude Boulard. Il sera opposé à la députée socialiste du Mans Marietta Karamanli (13,2 %), écartée du PS sarthois, qui dirige une liste mâtinée de société civile, sans étiquette, accusant un certain déficit de notoriété. La liste « Le Mans en commun », qui regroupait des militants de La France insoumise et du PCF, a quant à elle plafonné à 5,5 %.

E. M.

Nîmes

Pour un loupé, c’en est un. Le PS, EELV, La France insoumise, les radicaux de gauche (PRG) et la Gauche républicaine et socialiste ne siégeront pas au conseil municipal de Nîmes. Unis au premier tour derrière Daniel Richard, un ancien dirigeant d’entreprises (3 Suisses, Sephora, Nova Press, Souleiado) de 76 ans, qui a présidé le WWF-France de 2001 à 2008, tous avaient l’espoir que ce large rassemblement concurrence le maire LR Jean-Paul Fournier, qui brigue un quatrième mandat. Forts de leur résultat aux européennes (13,1 %) mais peu nombreux localement, les militants d’EELV avaient accepté à 2 voix près de soutenir cet ancien participant au Grenelle de l’environnement et ami de Yannick Jadot, crédité de sondages prometteurs. Avant de convaincre les formations de gauche, sauf le PCF, de se ranger derrière ce candidat providentiel.

Las, le 15 mars, la liste Richard n’enregistrait qu’un modeste 12,19 %. Devancé par la liste du communiste Vincent Bouget (15,68 %), qui talonne de 15 voix celle du candidat LREM, Yvan Lachaud (15,73 %), président de Nîmes métropole et ex-député Nouveau Centre, c’est à ce dernier que Richard se rallie le 30 mai, dans l’espoir vain de doubler le 28 juin le maire LR (34,35 % au premier tour). « L’écologie n’a plus à être prisonnière d’un carcan politique », justifie-t-il. Ses colistiers, jamais consultés sur cette alliance, dénoncent une « trahison » et appellent les électeurs à voter pour la liste du PCF. « Nous avions signé un accord dans lequel était stipulé que l’on ne s’allierait jamais à la droite », rappelle le socialiste Jérôme Puech. Daniel Richard n’avait pourtant jamais caché camper sur une ligne écolo ni droite ni gauche.

M. S.

Strasbourg

La configuration avait tout pour faire du second tour à Strasbourg une quadrangulaire victorieuse pour les écologistes. Arrivée largement en tête (27,8 % des voix) au soir du premier tour, Jeanne Barseghian, à la tête d’un rassemblement comprenant notamment EELV et le PCF, était confiante : n’avait-elle pas devancé le candidat LREM, Alain Fontanel (19,86 %), la socialiste Catherine Trautmann (19,78 %) et le candidat Les Républicains Jean-Philippe Vetter (18,2 %) ? « Ma liste est arrivée en tête au premier tour, ça me donne une responsabilité, que j’assume, qui est celle de rassembler la gauche », avait-elle affirmé le 29 mai.

Mais ça, c’était avant. Avant que les négociations avec l’ancienne ministre socialiste ne tournent court. Mais surtout avant que LREM et Les Républicains ne s’allient, s’offrant ainsi une confortable avance pour le second tour. L’annonce, le 2 juin, a fait l’effet d’un coup de tonnerre. « Nous l’avons appris quinze minutes avant la clôture du dépôt des listes », regrette Hélène Hardy, en charge des élections pour EELV. La menace d’une fusion des droites était pourtant réelle. Le 30 mai, déjà, Antoine Splet, élu communiste à l’Eurométropole de Strasbourg (EMS), constatant que « l’union peine à se réaliser », avait lancé avec une vingtaine de cosignataires issus de la société civile un appel pour réclamer le rassemblement des forces de gauche et vertes, « pour emporter la mairie et ne pas risquer la défaite si Alain Fontanel et Jean-Philippe Vetter en venaient à s’allier ». Ce qui est désormais chose faite.

Bien malin qui saurait toutefois dire quel point a empêché la fusion des listes socialiste et écologiste. Les deux candidates se renvoient la responsabilité. « Le projet du Grand Contournement Ouest a été clivant », nous indique-t-on côté Verts. Côté socialiste, on nous assure que ce qui a fait capoter les négociations, c’est le nombre de places offertes aux socialistes sur la liste et le refus de Jeanne Barseghian d’appuyer la candidature de Catherine Trautmann à la présidence de l’EMS. Les portes de l’EMS comme celles de la mairie risquent, pour l’heure, de leur être fermées.

A. M.

Lyon

La ville des Lumières peut se préparer aux feux de la rampe nationaux, le 28 juin au soir : Lyon et sa métropole dirigés par des écologistes ? « Ne crions surtout pas victoire », tempèrent Grégory Doucet et Bruno Bernard (EELV), en excellente position pour réaliser cette levée sans précédent.

Doucet (28,5 %) est arrivé en tête dans huit des neuf arrondissements lyonnais, loin devant Étienne Blanc (LR, 17 %). Bernard (22,5 %) mène dans huit des quatorze circonscriptions du Grand Lyon, devant François-Noël Buffet (LR, 17,7 %). Ce qui a facilité, pour le second tour, des alliances écologie-gauche, encore introuvables l’été dernier.

© Politis

Doucet a rallié Nathalie Perrin-Gilbert (LFI, GRS, Ensemble et MRC, 10,1 %) et Sandrine Runel (PS, Place publique, Nouvelle Donne, PCF, Génération·s et Manufacture des cités, 7 %). Bernard, appuyé par Renaud Payre (PS, PCF, Génération·s, Nouvelle Donne et Place publique, 9,1 %), est dans une situation moins confortable. Mais il pourrait bénéficier de la dérive droitière d’un Gérard Collomb en perdition (ex-PS, LREM dissident). L’ex-ministre macronien de l’Intérieur, qui règne sur la ville depuis 2001 et sur la métropole depuis sa création en 2015, n’a pas trouvé mieux qu’un troc tordu avec LR pour « faire barrage » au front vert-rouge : Collomb (16,5 %) s’est effacé devant Buffet pour le Grand Lyon, en échange de quoi Blanc s’aligne derrière Yann Cucherat (LREM, 14,9 %) pour la ville. Dans les deux cas, le maintien d’un LREM dissident (Georges Képénékian à la ville et David Kimelfeld à la métropole) devrait faciliter la tâche à Doucet et Bernard, actant la décomposition du système Collomb et l’échec du parti présidentiel dans la deuxième ville de France.

La scène lyonnaise, au bord d’un basculement majeur, cristallise d’autres enjeux nationaux. Une victoire de Doucet, voire de Bernard, partis aux urnes en autonomie avec l’appui de petits mouvements écologistes, renforcerait le choix stratégique d’un Yannick Jadot présidentiable. La tête de liste EELV aux européennes de 2019, qui avait réalisé un excellent résultat à Lyon (20,9 %), prône la constitution d’un large pôle écologiste comme pivot d’une reconfiguration de l’échiquier politique. À l’opposé de l’emblématique modèle grenoblois, qui a vu l’écologiste Éric Piolle porté à la mairie par l’alliance entre des mouvements citoyens, LFI et EELV, et très probablement reconduit le 28 juin.

P. P.

Montpellier

Rémi Gaillard, un humoriste-activiste pour la cause animale ; une liste citoyenne soutenue par LFI, portée par Alenka Doulain ; Clothilde Ollier, une dissidente EELV… et Mohed Altrad, milliardaire champion de l’échafaudage. Le quatuor, qui réunit près de 40 % des voix du premier tour, a tout du gloubi-boulga. Mais la coalition s’explique.

Avant même la formation du « triangle des Bermudes », comme l’a nommé Rémi Gaillard, le socialiste Michaël Delafosse et sa large coalition à gauche (PS, PCF, EELV, PRG) lorgnaient les soutiens d’Ollier.

La première discussion post-confinement entre les deux listes se passe mal. Malgré la crise sociale à venir, le programme du socialiste n’aurait pas bougé d’une ligne, l’amender ne serait pas au menu. Seuls les postes comptent. « Ils représentent 16 % des votes au premier tour, mais s’adressaient à nous comme s’ils pesaient 40 % et nous 5 % », s’étrangle un membre de l’équipe de Clothilde Ollier.

Une fois le triangle Doulain-Gaillard-Ollier formé, les discussions avec Delafosse pour faire advenir une large union de la gauche reprennent… et patinent à nouveau. Le socialiste refuse de négocier avec le trio. Il préfère les démarcher un à un et leur faire des promesses en échange d’une désolidarisation des deux autres. Chacun reste campé sur ses positions.

Mais de là à se lancer dans une alliance avec Mohed Altrad ? L’épidémie due au coronavirus passe par là, l’équipe du milliardaire opère un virage. « Nous avons mis sur pied un plan de relance de plus de 1 milliard d’euros autour de trois piliers : sauver l’économie locale, renforcer nos infrastructures sanitaires, endiguer la pauvreté », expose méthodiquement un membre de l’équipe du milliardaire, arrivé troisième au premier tour. « Même le plus keynésien d’entre nous n’aurait pas imaginé un tel plan », admet l’équipe de Clothilde Ollier. Dans les négociations, le trio obtient des garanties : l’inscription des sept points programmatiques qui l’avaient fondé et 22 sièges sur les 65 pour s’assurer une minorité de blocage au conseil municipal.

Michaël Delafosse, arrivé deuxième au premier tour derrière le maire sortant, Philippe Saurel (divers gauche), oppose ses convictions à ce qu’il appelle un « naufrage populiste ». « Je suis au Parti socialiste, je suis allié avec des hommes et des femmes qui savent ce qu’est le 1er Mai, des gens qui ont marché contre la réforme des retraites », peste-t-il, avant de poursuivre : « Aucun de mes colistiers ne s’est désengagé de mon côté. » L’alliance a priori contre-nature avec Mohed Altrad a déclenché de nombreux cris de réprobation dans les camps respectifs du trio. Si le trio devenu quatuor pèse près de 40 % des votes du premier tour, ce ménage à quatre sera-t-il du goût des électeurs ?

R. H.


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