Les canuts, ubérisés avant l’heure

La révolte des tisseurs de Lyon en 1831 marque la naissance du mouvement ouvrier en France, autour d’une communauté d’intérêts dépassant les corporations. Sa répression fut digne de la peur sociale qu’elle inspira.

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Il y a 189 ans, les tisseurs de soie de la Croix-Rousse se soulevaient, une révolte gravée dans les mémoires grâce au chant écrit en 1894 par Aristide Bruant. Mais qui étaient les canuts ? Eux-mêmes ne se désignent pas ainsi en 1831 car le terme « canuts », alors utilisé dans les journaux, est dépréciatif. Ce sont des ouvriers qualifiés tissant des pièces de soie pour des négociants qui leur fournissent la matière première et fixent les prix. Le tisseur possède son atelier, son métier, et travaille donc dans une indépendance relative, mais intensément ressentie comme telle. Cette atomisation de la production industrielle en une kyrielle de petits ateliers est la norme en France à l’époque. Les capitalistes marchands y trouvent plusieurs avantages : pas d’investissement en termes de locaux et d’outillage, une adaptation à la conjoncture et l’espoir de limiter les résistances ouvrières du fait de la dispersion des travailleurs. Sauf que… en 1831 la révolte gronde !

Car une des particularités des tisseurs lyonnais est qu’ils sont organisés, avec des mutuelles pour suppléer à l’absence de toute législation sociale et un journal, L’Écho de la fabrique. En octobre 1831, dans une conjoncture économique défavorable, ils ont obtenu du préfet Bouvier-Dumolart la garantie d’un tarif minimum pour la pièce tissée. Mais les négociants refusent de l’appliquer. Le 21 novembre, les ouvriers descendent donc, pacifiquement, dans la rue. Les forces de l’ordre tirent. Aux armes ! On assassine nos frères ! Alertés par les cris, ouvriers et ouvrières dévalent la Croix-Rousse, marchent sur Lyon, drapeau noir en tête orné de la devise : « Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant ». Le 22 novembre, les tisseurs sont rejoints par des ouvriers d’autres professions et d’autres quartiers. La révolte, au départ corporatiste, a dépassé les frontières du métier et mobilisé toute la classe ouvrière lyonnaise. C’est pourquoi on date de la révolte des « canuts » la naissance du mouvement ouvrier en France.

Le 23 novembre, les ouvriers et ouvrières se rendent maîtres de la ville. Le préfet appelle à la négociation, se heurtant au refus des tisseurs, qui réclament maintenant une magistrature populaire émanant de comices et d’assemblées primaires. Car cette révolte a aussi des dimensions politiques et pense la démocratie directe. Le 24 novembre, le préfet s’engage à nouveau sur le tarif et le roi passe une commande pour donner du travail. Rassurés, tisseurs et tisseuses reprennent le chemin de l’atelier. Mais c’est une ruse car la répression se prépare. L’armée entre à Lyon le 3 décembre. Bouvier-Dumolart est limogé, remplacé par Gasparin, chargé de la répression qui s’abat : 600 morts, plus de 10 000 personnes expulsées. Le tarif est annulé. Le gouvernement décide la construction d’un fort : de ces hauteurs, les canons sont pointés sur la colline des travailleurs.

La révolte des tisseurs lyonnais a fait naître dans la conscience ouvrière le sentiment d’une réelle communauté d’intérêts. Elle alimente aussi une profonde peur sociale dans la bourgeoisie et les milieux au pouvoir. Voici ce qu’écrivait le Journal des débats, libéral, au lendemain de l’émeute : « Aujourd’hui, les Barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de la Tartarie ; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières. » Le choc produit par cet article pousse au rapprochement entre les républicains et le mouvement ouvrier naissant. L’idée d’une république sociale sortira de cette rencontre.

Signalons que c’est à nouveau au cœur de l’industrie de la soie lyonnaise qu’on trouve la première grève massive de femmes, celle des ovalistes, qui préparent le fil de soie, en 1869.

En 2017, les représentants des livreurs ubérisés avaient assumé une comparaison de leurs conditions de travail avec celles des canuts lyonnais. Et de fait, comme les livreurs à vélo, les canuts, autoentrepreneurs avant l’heure, étaient propriétaires de leur outil de travail, mais en fait totalement dépendants des patrons négociants. Comme eux, ils s’organisaient en espérant bientôt « tisser le linceul du vieux monde, car on entend déjà la révolte qui gronde ».


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