France, Memoria et Haut et fort (Cannes, Compétition)

Une belle journée de cinéma comme le festival en réserve avec trois films aussi différents que passionnants : ceux de Bruno Dumont, Apichatpong Weerasethakul et Nabil Ayouch.

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Belle journée de cinéma hier, avec, en compétition, une diversité de genres et un contraste d’esthétiques que le festival de Cannes sait nous réserver : Mémoria, d’Apichatpong Weerhasethakul, France, de Bruno Dumont et Haut et fort, de Nabil Ayouch. Le premier envoûte, le second déstabilise, le troisième fait du bien. Je ne serais d’ailleurs pas étonné que le film de Nabil Ayouch figure au palmarès : cette fiction, dont la part documentaire est forte, avec des jeunes d’un quartier déshérité de Casablanca qui s’expriment à travers le rap, et abordant sans démagogie des sujets sensibles – la place des femmes, la religion… – devrait plaire à Spike Lee, le président du jury.

Quant à Memoria, il nous fait suivre une Tilda Swinton en errance dans Bogota et dans la campagne colombienne, hantée par des bruits étranges, dont une sorte de détonation qui semble venir de loin, mais d’où ? C’est la première fois que le cinéaste thaïlandais tourne en dehors de son pays. Dans le rapport qu’il établit avec d’autres espaces temps, comme toujours chez lui, on ressent quelque chose de plus sombre que d’habitude, une solitude qui touche à la désolation. La maladie, le sommeil sans rêve, la moisissure (le personnage de Tilda Swinton, botaniste, s’intéresse de près aux champignons), et les fouilles souterraines sont quelques éléments qui attestent d’un mystère plus menaçant que lumineux, contrairement à ce qui se passait dans Oncle Boonmee, celui qui se souvenait de ses vies antérieures, palme d’or en 2010. Ce nouveau voyage dans la mémoire a ses dangers, même s’il a aussi ses splendeurs.

Bien que Memoria soit le huitième long métrage d’Apichatpong Weerasethakul, il semble encore utile de préciser, à lire certaines réactions hostiles, que le film requiert du spectateur qu’il adapte son regard à un rythme et à une appréhension du monde n’ayant rien à voir avec le mode commun. S’il n’y consent pas, il s’exclut lui-même du film.

Weerasethakul n’est pas le seul à cliver. Bruno Dumont aussi. Cela ne lui était pas arriver depuis longtemps. Ses veines comique (Ma Loute, la série P’tit Quinquin) et, disons, péguyste enchantée (Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, et Jeanne), lui avaient valu un accueil favorable assez large. Ce n’est pas le cas avec France. Sans doute en raison d’un malentendu de base. Si le personnage interprété par Léa Seydoux, France de Meurs, est la journaliste vedette d’une chaîne d’information continue – le spectateur pénétrant avec elle dans cet « univers impitoyable » –, le film ne dresse pas une critique des médias. Ou plus exactement, il ne s’en satisfait pas. Même si, par exemple, l’assistante de France, Lou (Blanche Gardin), débite au kilomètre des phrases (des « punchlines » dit-on maintenant en français) au cynisme sans limite. Autre exemple : la manière dont France manipule la réalité dans ses reportages à divers coins chauds du globe, fabriquant du mensonge dont la seule vedette est elle-même. Le regard au vitriol est incontestable.

Mais le film ne reste pas à l’extérieur comme le fait ordinairement la critique des médias, y compris la plus satirique. Bruno Dumont déploie les atouts du cinéma – de l’art en général – qui consistent à créer du frottement, de la contradiction et de l’empathie pour aller plus au fond des choses. Ainsi, France n’est pas seulement traitée comme une horrible journaliste, emblème d’une profession en perdition. Marchant sur une ligne de crête entre son irrépressible volonté de domination sociale et une lucidité sur elle-même qui l’amène au bord de la dépression, le personnage ne cesse d’alterner sourires carnassiers et larmes. Passant des décors aux couleurs criardes et sur-éclairées des studios de télévision à son immense appartement au luxe lugubre et sombre, elle semble en permanence maquillée d’une poudre blanche, comme un clown triste. Léa Seydoux est très impressionnante dans ce rôle. On ne l’a jamais vue au cinéma se mettre autant en danger, acceptant des plans où, France étant sous le coup d’une peine insurmontable, son visage n'est pas seulement déformée par la douleur. Elle exprime une laideur venant de l'intérieur. L'actrice incarne ainsi avec brio cette humaine inhumanité du monde qui est le nôtre. Avec ses moments de répit, voire la possibilité de se réformer.

Parce que la puissance du film est aussi là : plutôt que de lancer un pavé dans la marre plombant définitivement l’ambiance en étant sûr de son fait, France ne bouche pas la perspective d’un sursaut.

Comme Jacques Audiard, Bruno Dumont a eu bien raison de vouloir se renouveler. Ce n’est jamais sans risque – et les risques ici ne sont pas moindres –, mais que serait un artiste assurant ses arrières ?

Haut et fort, Nabil Ayouch, 1h42. En salle le 10 novembre.

Mémoria, d’Apichatpong Weerasethakul, 2h16.

France, Bruno Dumont, 2h14. En salle le 25 août.


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