Devons-nous intervenir en Syrie ?

La situation en Syrie suscite inquiétudes et interrogations. Pour Pierre Piccinin, il est urgent de venir en aide aux insurgés. Pour Rony Brauman, une intervention armée serait contre-productive.

Olivier Doubre  • 13 septembre 2012 abonné·es

Illustration - Devons-nous intervenir   en Syrie ?

« Salaam aleikoum, Pierre. I think you call me… I’m sorry ; I can’t receive your call. Situation, here, in hospital, is so bad… Especially today   ! It’s a crazy state… Ok… I hope to you… Bye-bye… Bye…  » Cet appel, qui illustre de manière tragique le désarroi auquel sont abandonnés les insurgés de Syrie, je l’ai reçu il y a quelques jours. C’était le docteur Yasser Darwish, un des rares médecins de l’hôpital Dar al-Shifaa, à Alep, où affluent chaque jour des dizaines de blessés. J’étais en Syrie en juillet et en août, pour mon cinquième séjour. Je n’oublierai jamais les yeux de ce petit garçon qui s’est réfugié dans mes bras et que j’ai éloigné du spectacle insoutenable des corps de ses parents et de son grand frère, broyés par le plafond de béton de leur immeuble bombardé. Ni non plus ce 21 août : un hélicoptère avait tiré trois roquettes sur une foule lors d’une distribution de pain ; des véhicules se sont succédé pendant des heures, déversant morts, blessés, morceaux de corps humains sectionnés, déposés à même le trottoir. Tous les jours, j’ai été témoin de crimes contre l’humanité, tels que les définit le droit international. En juillet 2011, en décembre et en janvier ensuite, j’étais rentré de Syrie sceptique : les manifestants étaient peu nombreux ; seules quelques bourgades se révoltaient, et certains quartiers de Homs où j’avais rencontré les rebelles… En revanche, dans les grandes villes, des centaines de milliers de Syriens manifestaient leur confiance dans les promesses du président al-Assad et attendaient les élections « libres » de mai.

J’y suis retourné peu après ces élections, truquées, décevantes : plus de manifestations pro-Assad ; partout des policiers, des militaires, et des villes assiégées. La dictature réprimait, sûre du soutien russe : bombardements de civils et arrestations massives des opposants. Dans ce contexte nouveau, les observateurs étrangers dérangeaient : incarcéré à Homs, moi-même électrocuté et tabassé, j’ai vu les atrocités commises dans les prisons… La Syrie n’est pas en proie à une guerre civile, ni à une manœuvre néocolonialiste se jouant d’un conflit clanique comme en Libye. Il s’agit d’une révolution populaire face à une dictature policière. Les onze conseils militaires de l’Armée syrienne libre ont édicté une charte (les minorités, qui avaient craint une insurrection islamiste, s’en sont trouvées rassurées) : lutte contre al-Qaïda ; élections démocratiques et État de droit ; respect des droits de l’homme et interdiction des vengeances (dont certains s’emparent pour salir la révolution, en les comparant abusivement aux crimes que le régime a quant à lui institués en système de gouvernement). Mais les rebelles n’ont aucun moyen contre l’aviation ; et les munitions s’épuisent.

Pour une fois, un peuple appelle à l’aide. Ni troupes au sol ni appui aérien : les insurgés demandent simplement que les États-Unis et la France cessent de les empêcher d’acheter des armes et d’être ainsi «  les complices des crimes de guerre commis par le régime  ». Car on ne saurait affirmer qu’il n’y a pas d’intervention en Syrie : dans les faits, derrière les discours, l’Occident démocratique a choisi son camp ; et ce n’est pas celui des révolutionnaires. 

Illustration - Devons-nous intervenir   en Syrie ?

Je crois qu’il faut d’emblée interroger la question posée. Celle-ci présuppose tout d’abord que rien de significatif n’est fait aujourd’hui. Or, ce n’est pas le cas ! Il y a un certain nombre d’acteurs politiques engagés, y compris la France, la Grande-Bretagne, mais aussi et surtout l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui assurent, dans le domaine militaire, des donations d’argent, d’armements (certes plutôt défensifs, mais d’armements tout de même), de renseignements militaires, l’entraînement d’un certain nombre de combattants ; et, dans le domaine politico-diplomatique, des sanctions ont déjà été prises contre les membres rapprochés du clan de Bachar al-Assad. Les pressions diplomatiques ne cessent pas.

Il y a donc déjà tout un dispositif qui, certes, n’a pas donné grand-chose du point de vue qui nous intéresse, à savoir l’arrêt des violences et de la boucherie en cours en Syrie, mais j’insiste sur le fait que tout un train de mesures a déjà été pris à l’encontre du régime syrien.

La deuxième présupposition contenue dans la question est qu’une éventuelle intervention armée en Syrie de la part de ceux que j’appellerais les « usual suspects », c’est-à-dire la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, serait positive en ce qu’elle parviendrait à mettre un terme à cette boucherie. Cela signifierait que nous disposons d’une solution qui pourrait produire ses effets si seulement on passait outre le veto russo-chinois au Conseil de sécurité de l’ONU. Or, il faut ­considérer qu’en dépit de son caractère épouvantable – toute ma sympathie va bien évidemment aux insurgés syriens –, si ce régime tient, dans le contexte régional, c’est qu’il dispose d’une certaine assise et bénéficie aussi de l’attentisme d’une partie de la population. Laquelle préfère se tenir à l’écart des violences et craint, à tort ou à raison, les suites d’un changement violent de régime. Je ne juge pas cela, mais c’est une réalité politique avec laquelle il faut compter.

En outre, l’armée syrienne dispose d’armements antiaériens, d’unités d’élite, c’est donc une armée encore très organisée, même si elle a été affaiblie par les défections de certains de ses membres – des défections qui ne sont toutefois pas assez nombreuses. Enfin, les équilibres régionaux sont extrêmement délicats : cette région est une poudrière, avec des risques très importants de fragmentation qui ont été activés par l’intervention américaine en Irak en 2003. En rajouter au brasier déjà en cours risquerait d’entraîner une situation incontrôlable.

Les risques sont donc immenses pour une action dont les bénéfices sont extrêmement hypothétiques. J’ai l’impression qu’aucun des acteurs potentiels de cette intervention n’est vraiment désireux de le faire, car tous ont à l’esprit ses risques majeurs. Il y a donc fort à parier qu’aussi bien à Paris qu’à Londres (sans parler de Washington, qui a déjà donné sa position), on bénit le veto russo-chinois – tout en le maudissant –, qui permet d’éviter d’avoir à se confronter à cette situation terrible.

Mais je le dis sans aucun cynisme, et je ne prête aucun cynisme aux dirigeants français ou britannique : chacun voudrait que cette situation s’arrête, aussi bien pour des raisons humaines que pour les risques, par exemple, d’afflux de réfugiés, mais elle ne peut connaître de réponses militaires extérieures. C’est donc aux Syriens, avec l’aide militaire, diplomatique, politique, financière, de trouver une solution – qui pourrait prendre la forme d’une négociation, après le départ de Bachar al-Assad. Mais le renversement total du régime, j’avoue que je n’y crois pas, même si je n’en sais rien. Il s’agit plutôt, pour les Occidentaux, de travailler à l’effritement du régime en Syrie, notamment en donnant des garanties à ceux qui font défection, et de menacer tous ceux qui refusent de se séparer du clan Assad. Ce qui peut produire des effets relativement vite.

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